Homélies du frère Bernard Bonvin

Homélies du frère Bernard Bonvin

Dérivé du grec Homilia, homélie désigna d’abord une conversation, un entretien familier ou la leçon d’un maître. Dans l’antiquité chrétienne, le terme s’est appliqué aux exposés des Pères de l’Eglise sur l’Ecriture et la foi chrétienne : homélies de Jean Chrysostome, d’Ambroise, d’Augustin ou de tant d’autres ; dans des basiliques antiques où seul le prédicateur était assis, elles dépassaient très largement nos dix minutes, et de plus, les fidèles étaient debout car il n’y avait pas de bancs. L’homélie est devenue un commentaire des lectures bibliques d’une liturgie eucharistique ; elle fait partie de celle-ci, comme méditation ou catéchèse sur les mystères de la foi et les incidences concrètes sur la vie telle qu’elle va. Je vous partage ici l’homélie hebdomadaire de la messe dominicale que je préside dans ce monastère. Je tâche de l’introduis le dimanche soir, car l’assemblée liturgique invite généralement à infléchir différemment les accents d’un texte préalablement rédigé ; j’amende donc l’homélie le dimanche après-midi avant de vous la transmettre dans la soirée. Quand on croit, il faut savoir qu'on croit Et non croire qu'on sait. Jules Lequier Je n’entends pas ici asséner des certitudes, mais partager la confiance et les convictions qui émanent, pour moi, de la Parole de Dieu méditée. Merci pour votre confiance, fr Bernard

 

19ème dimanche A

1 R 19, 9-13 et Mt 14, 22-33

Homélie

Il venait de multiplier les pains. Pour la foule qu’il avait nourrie, ce signe parût si extraordinaire qu’un autre évangéliste note qu’elle cherchait à se saisir de lui pour en faire son roi (Jn 6, 15). Mais, nous l’avons entendu, Jésus s’y dérobe. Il renvoie par barque ses disciples, et se retire lui-même sur la montagne pour prier. Du haut d’une montagne, on voit mieux et le ciel et la terre. Sur le mont Horeb, Élie déjà l’avait expérimenté.

Pour les anciens, tremblement de terre et tempête étaient signes de la présence du Tout-Puissant. Élie découvre que la maîtrise de Dieu sur la nature n’est pas le signe le plus flagrant de son mystère. Plus expressif le murmure de la brise légère qui monte en fin de journée de la Méditerranée et vient caresser et rafraîchir les collines et les hommes dans la sécheresse de la péninsule du Sinaï. Dieu ne se réduit pas à un faisceau de forces cosmiques, son mystère se cache et se révèle dans le silence. Pour Élie, LE SEIGNEUR passe sans faire de bruit. Après cette révélation, Élie retrouve le courage de revenir à sa mission.

Nouvel Élie, à l’écart des disciples et de la foule, Jésus se tourne vers le ciel, vers son Père. Et de cette montagne, de nuit, il ne perd pas de vue la terre. Là-haut, il est avec le Père, et sur la mer il sera avec les disciples : « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde », confiera-t-il dans son Testament (Jean 16, 28). La vraie prière ne coupe pas du prochain, pas plus que la vraie solidarité n’éloigne du Père.

« Vers la fin de la nuit » :‑ Dieu n’est pas plus pressé qu’il ne faut ‑ en s’approchant de ses apôtres troublés, Jésus dit : « Confiance ! C’est moi ! » Il n’est ni un « fantôme », ni un « surhomme ». C’est moi, fait cependant écho au grand Je Suis de la révélation du Buisson ardent (Exode 3, 14). Ce Je Suis divin se manifeste en Jésus comme un être-avec, Emmanuel. « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde », dernière parole de l’évangile de Matthieu !

L’impétuosité de Pierre fait rebondir le récit ; il provoque Jésus : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir à toi sur les eaux. » Il n’a manifestement pas tout à fait confiance, il doute, il contrôle mal sa peur, il recherche une assurance. Jésus répond : « Viens ! » Sur l’eau, les yeux de Pierre ne fixent plus Jésus, mais le vent, ou la houle ou la tourmente. Et le voilà en désarroi. Sa foi déficiente ne le sauve pas des flots dans lesquels il s’enfonce.

« Seigneur, sauve-moi ! » Ce Kyrie eleison, cri de naufragé, est aurore du salut. Jésus tend la main à Pierre qui la saisit. C’est la fidélité de Dieu qui a raison de nos doutes. Jésus formule alors une question plutôt qu’un reproche. « Pourquoi as-tu douté, homme de petite foi ? »

Pourquoi Matthieu développe-t-il ce récit ? Les premières communautés chrétiennes traversaient des tempêtes avec des persécutions récurrentes. Une barque ballottée sur les flots était un bon symbole de l’Église, la mer étant pour Israël un repère des puissances hostiles. Jésus, marchant sur elle, annonçait que le mal n’aurait pas le dernier mot. L’évangéliste, témoin de la résurrection, montre aux chrétiens que le ressuscité les rejoint dans les tempêtes qu’ils affrontent. Même s’il demeure invisible, son Évangile atteste : « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur. Fils de Dieu, il est fidèle à son alliance : Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien (Psaume 22). Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui pourrai-je craindre ? » (Psaume 26)

Ce message de confiance nous rejoint aujourd’hui même. Les ouragans ne manquent ni dans notre monde ni dans nos vies. Tremblements de terre et tsunamis, cyclones et sécheresses, crises économiques et violences aveugles les plus imprévisibles sont récurrents. Dans le fond de nos cœurs, que de remous troublants. Nous ne choisissons ni notre lac ni ses intempéries. La barque de Pierre elle-même se trouve souvent ballottée par des tempêtes.

Qui ne voudrait sortir du port que par beau temps n’irait pas bien loin. Mais s’il fait nuit et s’il vente, au croyant est révélé que Dieu est digne de foi : Quand les montagnes s’effondreraient, quand les collines chancelleraient, mon amitié loin de toi jamais ne s’écartera et mon alliance de paix jamais ne sera branlante (Is 54, 10). Quand nous nous tournons vers Jésus, avec notre petite foi, il donne comme à Pierre d’expérimenter sa fidélité et de proclamer : « Kyrie eleison, prends pitié... Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. »

Lorsque nous avançons de nuit, avec nos fardeaux personnels ou ceux de nos proches, c’est l’Esprit de Jésus qui libère les sources de confiance qui nous affranchissent des fantômes que nous projetons devant nous. Le Seigneur, qui marche sur les eaux, nous tend encore la main par nos frères et nos sœurs, par nos solidarités mutuelles. À travers les gestes de compassion de tous ordres, il est là, à l’œuvre pour notre salut. Avec lui, prenons de l’altitude, non pour fuir le monde, mais pour le voir et le servir d’en haut, à la manière de l’Évangile.

Monastère 13 août 2017

 

 

 

Fête de saint Dominique

8 août 2017

Homélie (Mt 6, 13-16)

 « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, comment lui rendre de la saveur ? Il ne vaut plus rien : on le jette dehors et il est piétiné par les gens » (Mt 6, 13). Ce sel piétiné, Dominique et Diègue son évêque au Chapitre d’Osma, le découvrent dans le midi de la France au retour de leur mission diplomatique au Danemark en 1205. Ils en sont bouleversés au point de différer leur retour en leur Castille natale. Il ne manquait pourtant pas de clercs dans ce Languedoc miné par l’hérésie cathare. La vision prophétique de Dominique tenait sans doute au fait qu’il pressentait ce qu’avait de mystérieux l’éclosion de cette hérésie : elle germait sur la dérive de la vie ecclésiale chrétienne affectée, à l’interne, par l’ignorance, la paresse, parfois encore l’avarice et la luxure de beaucoup de clercs.

Une page de La vie des frères de Gérard Frachet est expressive de cette inspiration évangélique de Dominique. En Languedoc, un jour où l’on organisa une séance générale de controverses avec les hérétiques, l’évêque du lieu se disposa à s’y rendre avec une suite opulente : « Ce n’est pas ainsi, Seigneur et père, leur dit Dominique, qu’il faut avancer contre de tels gens ; les hérétiques doivent être convaincus par l’humilité et l’exemple des autres vertus, plutôt que par la pompe extérieure et les batailles de paroles. Armons-nous donc de dévotes prières et, portant les marques d’une véritable humilité, marchons pieds nus contre Goliath. » L’évêque crut l’homme de Dieu et, ayant laissé ses équipages, ils se mirent en marche pieds nus. L’endroit était éloigné de plusieurs milles. Ils étaient déjà en route lorsqu’ils eurent des doutes sur le chemin à suivre. Ils interrogèrent quelqu’un qu’ils croyaient catholique, mais qui était un hérétique. « Volontiers, dit-il, non seulement je vous indiquerai le chemin, mais je vous y conduirai. » Et, avec malice, il les conduisit par un bois à travers les ronces et les épines, si bien que leurs pieds et leurs jambes furent ensanglantés. L’homme de Dieu supporta tout avec patience : « Très chers, espérez en le Seigneur, qui nous donnera la victoire, en effet nos péchés sont expiés par le sang. » L’hérétique, voyant leur patience et leur joie, touché par les paroles de l’homme de Dieu, avoua ses mensonges et abjura Arrivés au rendez-vous, tout se passa le mieux du monde.

De cette histoire édifiante, retenons quelques points forts : Dominique, dans son désir d’évangéliser, est inspiré par un charisme qui s’est déjà manifesté dans sa période de formation à Palencia, la miséricorde pour les pauvres ; il vendit ses livres si précieux pour leur venir en aide. L’annonce de l’Évangile est pour lui œuvre de miséricorde. Une des devises de son Ordre est Vérité ! Dans l’angoisse que suscitait l’hérésie, l’amour de la vérité de Dominique est empreint de miséricorde pour les victimes de l’erreur. Ce charisme, charité de la vérité, il l’actualisera dans l’Ordre des Prêcheurs qu’il fonde alors en leur assignant le courage de l’étude.

Vérité certes, mais jamais sans miséricorde. La miséricorde est plus qu’une image de solidarité ou de fraternité ‑ c’est déjà beaucoup ; elle porte vers une communion dans l’Esprit qui nous remodèle de l’intérieur : c’est au cours de ses nuits de prière que jaillit son appel : « Mon Dieu, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ? Envoyez-moi leur parler de vous. » La communion qui nous relie au Christ, sans relativiser les autres liens humains, appelle de nous l’annonce de l’Évangile par des paroles et des gestes de respect pour les destinataires. Et cela est porteur de fruits, comme le démontre le récit de Gérard Frachet.

Miséricorde pour les autres et aussi pour nous. Quand nous sommes impitoyables à notre égard, ne serait-ce pas que notre regard sur la Parole de Dieu est parasité par l’importance que nous accordons à notre propre image. Une contemplation du mystère de Jésus nous libère de l’obsession de notre propre perfection, souci quelque peu dévoyé.

Il est instructif de relever les couleurs du charisme de pauvreté de Dominique. Il l’a choisie, interpellé qu’il fut par la pratique des dissidents vaudois ou cathares pour lesquels celle-ci était une note essentielle de leur vie. Il préconisa la mendicité volontaire, allant au-delà de la pensée de François d’Assise, pour qui l’on ne devait recourir à la mendicité que si le fruit du travail des frères ne suffisait pas à leur subsistance. Saint Dominique, dès ses premières prédications, s’en allait pieds nus et mendiant sa subsistance, pratiques qui édifiaient même les cathares.

Son désir est de susciter des sœurs et des frères proches des plus éloignés pour leur partager la Bonne Nouvelle : mais ne constatait-il pas que l’ignorance de l’Évangile faisait le lit de l’hérésie ? Pour lui, l’étude assidue des Écritures se substitua au travail manuel des moines et à certaines observances des chanoines. La vérité n’est ni un texte, ni un dogme, ni même une parole. Elle est quelqu’un, le Christ. Je suis le chemin, la vérité, la vie… C’est dans sa relation au Christ Jésus que les prêcheurs découvriront et partageront cette vérité qui libère. L’étude avec la célébration commune de l’office divin et les vœux religieux est un des moyens qui, dans l’Ordre, ne doit être « jamais supprimé ni substantiellement modifié », notent les Constitutions.

Persuadé du lien étroit entre l’annonce de la Parole de Dieu et son étude assidue, il introduit la possibilité de dispenser de la Règle certains frères, dans certaines circonstances. Grâce à cette loi, son Ordre garde à la fois ses structures et ses coutumes canoniales et monastiques tout en s’adonnant à toutes les tâches indispensables de l’apostolat. Nous sommes légitimement admiratifs, mais sans être surpris, de l’initiative courageuse de nos frères de Lille parmi nous qui fournissent si grands efforts pour annoncer la Parole de Dieu à ce monde tel qu’il va en recourant avec tant de pertinence à Internet.

Vérité, mais jamais sans miséricorde ! Souci d’écoute de notre monde, et non moindre de la Parole de Dieu, ou vice-versa ! Et cela nourri simultanément par la prière personnelle et la prière de l’Église : tel est le terreau commun aux sœurs, frères et laïcs dominicains. Ce qui nous porte à louer (Dieu bien sûr), bénir (Dieu encore pour la création dont celles des frères et sœurs qu’il nous donne), et enfin prêcher sous une forme ou l’autre : cela en grande humilité et en immense joie. Vive saint Dominique et bonne fête à toutes et à tous !

Monastère 8 août 2017

 

Transfiguration (6 août)

Mt 17, 1-9

« Événement », il y eut : Matthieu, qui n’y était pas invité, le reproduit en recourant à des images du Premier Testament. Marc et Luc n’y étaient pas non plus : les trois ont de grandes ressemblances : six jours plus tard, haute montagne, Dieu le transfigura, brillant comme le soleil, blancs comme la lumière, Moïse, Elie et voix du ciel, Fils bien-aimé… Au fait, cela évoque déjà la fin des temps en voie de réalisation. Une parole à recevoir, tant par les trois apôtres que par nous-mêmes à leur suite, conclut ce récit : « Écoutez-le ! »

Celui qui est identifié au fils bien-aimé, nouvel Isaac, c’est Jésus. Nouvel, parce qu’à la différence du premier, il ne se limite pas à porter le bois du sacrifice, mais se sacrifie sur la croix. Moïse et Élie l’entourent. Pourquoi ? Certes, selon l’Ecriture (Dt 19, 15), la vérité d’un événement doit être établie sur la parole de deux ou trois témoins. Ici il y a plus : comme on accusait Jésus de violer la Loi et de blasphémer en s’appropriant les œuvres de Dieu par le pardon des péchés, les guérisons le jour du Sabbat, la purification du Temple, Moïse, qui avait donné la Loi au peuple d’Israël, et Elie, qui avait brûlé d’un zèle ardent pour Dieu (1R 19, 10), par leur seule présence, le disculpent et de l’accusation de violer la Loi et de celle d'usurper le rang divin.

Pierre, témoin de l’événement, voudrait d’abord s’installer à cette altitude ; un diacre syrien du 5e siècle, Ephrem, le réprimande : « Que dis-tu là, Pierre ? Si nous restons ici, qui mènera jusqu'à leur terme les mystères des justes ? » Et saint Augustin : « Descends, Pierre. Tu désirais te reposer sur la montagne...  […] La vie est descendue pour être mise à mort, le pain est descendu pour endurer la faim, la voie est descendue pour se fatiguer sur le chemin, la source est descendue pour endurer la soif, et toi, tu refuses de souffrir ? Pratique la charité, annonce la vérité. »

Dans sa deuxième lettre, Pierre lui-même, conforté par la manifestation de Jésus ressuscité, témoignera ainsi de l’enjeu de la transfiguration :

Ce n’est pas en ayant recours à des récits imaginaires sophistiqués que nous vous avons fait connaître la puissance et la venue de notre Seigneur Jésus Christ, mais c’est pour avoir été les témoins oculaires de sa grandeur. Car il a reçu de Dieu le Père l’honneur et la gloire quand, depuis la Gloire magnifique, lui parvint une voix qui disait : Celui-ci est mon Fils, mon bien-aimé ; en lui j’ai toute ma joie. Cette voix venant du ciel, nous l’avons nous-mêmes entendue quand nous étions avec lui sur la montagne sainte.

Celui qui est révélé Fils bien-aimé, à Pierre, Jacques et Jean, et à leur suite à vous et à moi, il s’agit de l’écouter dans la pâte qui constitue l’ordinaire de nos vies de ce début du 21ème siècle. C’est dans notre aujourd’hui que Jésus, Fils de Dieu, se révèle à travers sa Parole, Bonne Nouvelle du salut offerte au monde. À nous de porter attention à la richesse de ce mystère. Il revêt d’abord une dimension mystique que nous n’aurons jamais fini de comprendre : Paul l’a résumée dans une épître que nous avons entendue hier à Vêpres :

Mais nous, nous avons notre citoyenneté dans les cieux, d’où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir. Ph 3, 20-21

Ce matin à Laudes, un verset de l’Apocalypse nous épargne toutes questions indiscrètes sur le comment de notre transfiguration. S’agissant de la Jérusalem céleste, l’Église, vous et moi, comme Corps du Christ et temple de l’Esprit, l’auteur note :

La cité n’a pas besoin de la lumière du soleil et de la lune, car la gloire de Dieu l’illumine, et sa source de lumière c’est l’Agneau.

Ce qui s’est passé  pour Jésus au Thabor nous est promis par l’Agneau de Dieu lui-même. Ne nous spolions pas de cette perspective inouïe apte à transfigurer nos vies aujourd’hui même. En Église, qu’un travail de discernement vis-à-vis d’un monde en pleine transformation nous donne de comprendre cette nouveauté, pur don à accueillir. En témoigner, c’est un acte d’amour vis-à-vis de la création toujours en train de naître.

Ce qui n’occulte pas l’autre dimension, éthique, du message de Jésus : l’attention aux pauvres de tous ordres auxquels l’Église doit s’ouvrir pour que notre monde vivre humainement, si elle veut réellement être « le sel de la terre », comme Jésus lui donne vocation. Les promesses de Dieu en Jésus, frères et sœurs, atténuent déjà nos craintes des autres dans leur faiblesse ou leur étrangeté, donnent cœur pour changer des habitudes, de regard sur le monde, et recevoir quelque chose de celles et ceux qui sont si différents de nous.

« Écoutez-le ! » Mis en présence du Fils Bien-Aimé, suivons Jésus sur les chemins d’un monde que seul son amour transfigure. En Église, cherchons mots et gestes nouveaux pour rejoindre dans leur vie, et dans la nôtre, ce monde pour lequel Jésus donne sa vie.

Monastère 6 août 2017

 

17ème dimanche A

Mt 13, 44-52

Homélie

L’homme est un être de désir ; "un paquet", disait même un prédicateur. Mais sait-il ce qu’il désire vraiment ? Le défi consiste à décrypter sous les multiples activités, les émotions ou les passions telles la tristesse, la joie, la colère, la crainte, la haine même, ce qui les motive, souvent à son insu. Elles offrent des signaux, mais peuvent-elles nous révéler ce qui est au creux, à la source de notre être ? Nos paraboles évoquent le mystère de nos vies à partir d’approches qui ne nous arrachent en rien à notre quotidien. Le Royaume de Dieu ou des cieux au milieu de nous ─ qui demeure caché si Dieu lui-même ne le révèle ─ prend dans l’Évangile la figure du travail d’un agriculteur, d’un négociant de perles aux prises avec un trésor, ou d’un pêcheur avec la surabondance de poissons.

« Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau. Dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète ce champ. Ou encore : Le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle. » Le royaume des Cieux est encore comparable à un filet que l’on jette dans la mer, et qui ramène toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon, et on rejette ce qui ne vaut rien.

Quel peut être ce trésor qui peut si fortement nous mobiliser ? Le découvre-t-on, on est disposé à tout sacrifier pour l’acquérir ou le protéger. Quels biens méritent un tel investissement ? Il est autre que la Rolex au bras droit d’un sportif de haut niveau, le vêtement de marque ou le design d’une puissante voiture qu’on exhibe. Ces biens peuvent parfois faire envie, voir rêver, mais normalement pas jusqu’à tout leur sacrifier. On ne met pas en jeu sa vie ou celle des siens pour un produit de luxe.

Notre désir profond touche le but et le sens même de notre vie ; s’il se limitait à nos envies, il ne nous rendrait pas enfant mais infantiles. Instructive la rivalité de deux enfants pour un même jouet : dispute, lutte et cris d’un moment sont bientôt suivis par l’indifférence et la fixation sur un autre. La satisfaction de nos pulsions, de quelque ordre qu’elles soient, est éphémère et peut même s’accompagner d’un goût d’amertume. Saint Jean de la Croix émet ce constat :

De nuit nous irons pour trouver la source

Seule nous éclaire la soif.

Et Thérèse d’Avila :

Mon Dieu, que mon âme vous possède, pour faire un doux nid là où elle sera le mieux à sa convenance.

Nous désirons Dieu parce que celui qui est l’amour en lui-même, et qui nous a créés à son image, a mis en nous ce désir d’aimer qui illumine nos existences. L’amour de Dieu nous provoque à nous aimer les uns les autres. Son dessein est de rendre la Création entière à l’image de la communion divine entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint.

Toute parabole propose un pas de côté. Ici nous sommes loin des carats de la bourse d’Amsterdam. Et il serait enfantin de chercher ce trésor par des combinaisons, comme fait le journalier de la deuxième parabole ; le droit du temps prescrivait le partage moitié/moitié entre le découvreur du trésor et le propriétaire du champ. L’Évangile n’invite certainement pas à imiter l’escroquerie que ce paysan se prépare à commettre. Pourquoi rapporte-t-il ces historiettes ? Une parabole suggère comment le Royaume de Dieu s’approche de l’homme. Amour, confiance, pardon et guérisons, sont des dons du Dieu de l’Alliance. Ces petites histoires pointent un attachement à ces dons tels que, dans le quotidien, il nous rend capable de tous les détachements.

Certes, ces trois paraboles évoquent des découvertes surprenantes et invite à faire un tri pour ne pas passer à côté de ce qui est le meilleur ; de toute façon, le tri final n’appartiendra qu’à Dieu, et c’est notre chance. Mais ces symboles peuvent nous ouvrir à plus : j’ai été touché aux Vigiles d’hier en chantant :

O Christ, tu es la perle de grande valeur en qui le Père nous fait don de la vie éternelle.

 O Christ, tu es le filet jeté dans la mer, par lequel le Père attire à lui tous les hommes.

Voilà le moralisme dépassé ! Le Royaume n’est pas affaire de records : il est don à accueillir d’un frère, Jésus, en qui nous sommes ensemble fils de Dieu et frères et sœurs les uns des autres.

Monastère 30 juillet 2017

 

16ème dimanche A

Matthieu 13, 24-43.Homélie

Deux messages dans cette page d’Évangile : l’un, proclamé d’une barque à la foule massée sur le rivage, l’autre prodigué dans la maison, devant quelques proches. Les tonalités diffèrent. Le premier se résume en trois paraboles savoureuses qui dévoilent la sagesse de Dieu. Celle d’un maître dont l’ivraie au milieu de son champ de blé n’éteint pas l’espérance, à la différence des disciples obnubilés par le mal : « Seigneur, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ? »

Le maître se limite à répondre : « C’est un ennemi qui a fait cela », allusion sans doute au diviseur, Satan qui, dans le jardin d’Eden, avait déjà semé la zizanie... Le diable pariait sur l’orgueil (ou la suffisance) de la femme et de l’homme. Mais gare à nous ! Que cet ennemi ne serve pas de prétexte, comme à Adam se défaussant de sa responsabilité sur Ève, et celle-ci sur le serpent... La vie devint vraie zizanie, c’est d’ailleurs la signification du terme ivraie en grec.

Toute communauté chrétienne, si elle abandonne l’illusion d’être parfaite, constatera qu’elle comporte en son sein du bon grain et de l’ivraie ; aujourd’hui, l’étalage des médias nous oblige à reconnaître qu’il n’y a pas ici-bas d’Église sans taches ni rides ; ne dépensons pas notre temps à épingler des coupables, car le clivage entre bien et mal traverse chacun/chacune de nous. Pierre est renégat et martyr. L’infinie clémence de Jésus se nourrit de sa foi dans le dynamisme du Royaume ; les deux paraboles suivantes l’illustrent merveilleusement : la plus minuscule des graines devient l’arbre assez grand pour abriter toutes sortes d’oiseaux ; il en va de même du peu de levain qui soulève trois mesures de farine, de quoi nourrir cent personnes. « La patience est un arbre. Amères sont ses racines, mais très doux ses fruits. Au bout de la patience, il y a le ciel », rappelle un proverbe Touareg.

La deuxième partie, dispensée aux disciples à la maison, n’est guère rassurante ; après le temps de la patience, voici celui de trier le bon grain de l’ivraie :

« De même que l’on enlève l’ivraie pour la jeter au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous ceux qui font tomber les autres et ceux qui commettent le mal, et ils les jetteront dans la fournaise : là il y aura des pleurs et des grincements de dents. »

Pour Matthieu, Jésus est ce Fils de l’homme... S’agit-il de l’imaginer en shérif siégeant impitoyablement pour séparer les damnés des élus ? L’Ancien Testament, par la voix des prophètes, révèle un Dieu qui invite son peuple à se conduire avec justice ; en effet, ce peuple, dans ses heures de malheur, supplie Dieu de lui rendre justice. Le « Jour du Seigneur » la réalisera ; jour de bonheur puisque justice et paix s’embrasseront, selon la promesse d’un psaume.

Dans le judaïsme de peu antérieur à Jésus, pointe l’idée qu’à ce Jour du Seigneur, les morts seront rappelés du Shéol, les uns pour aller à leur perdition, les autres dans le sein d’Abraham. L’Évangile déploie ces métaphores par de nombreuses images : ivraie jetée « dans la fournaise de feu » (Mt 13, 49), berger qui séparera les brebis des boucs (Mt 25, 31-46)... Mais rappelons-nous : ce jugement est simulta-nément promesse, au sens où il fait paraître le bien comme bien et le mal comme mal ; promesse, car Dieu veut rejoindre et sauver toute existence, aussi perdue soit-elle.

Le Catéchisme de l’Église catholique distingue deux jugements. Le jugement particulier : l’homme, à sa mort, paraît devant Dieu. C’est sa liberté ou sa responsabilité qui seront pesées. Dieu seul peut les mesurer, ce qui ne doit pas nous rendre bonasse, mais invite à reconnaître en nous le sublime et le grotesque, le meilleur et le médiocre pour ne pas dire le pire. Cependant, ce jugement sera moins un procès que la manifestation de ce que nous aurons fait de notre liberté. Il n’aura pas lieu de nuit, comme la semaison de l’ivraie, mais en pleine lumière. Benoît XVI écrivait magnifiquement : « Devant [le regard du Christ] s’évanouit toute fausseté. C’est la rencontre avec Lui qui, en nous brûlant, nous transforme et nous libère pour nous faire devenir vraiment nous-mêmes. Les choses édifiées durant la vie peuvent alors se révéler paille sèche, vantardise vide et s’écrouler. » Le même Évangile de Matthieu (Mt 25, 31-46), précise les critères de ce jugement : c’est d’abord la relation à l’autre, si humble soit-elle, qui revêt un poids d’éternité : « J’ai eu faim, et tu m’as donné à manger ! » Au terme de notre vie, nous serons jugés sur l’amour, et par celui qui est lui-même Amour.

Ce jugement est déjà commencé : la foi révèle qu’avec la Pâque du Christ la fin du temps est en quelque sorte anticipée. Non la fin chronologique, car Dieu donne du temps au temps. Mais la résurrection du crucifié signe déjà l’intervention dans l’histoire d’un Dieu plus fort que la mort. Pour Benoît XVI, « Ce souffrant innocent est devenu espérance-certitude : Dieu existe et Dieu sait créer la justice d’une manière que nous ne sommes pas capables de concevoir. »

Il n’y a pas proportion entre le chiendent ou le millet qui envahissent mon jardin et les peines qui parasitent nos vies. Je vois le poids que supporte une personne avec un handicap, ou ses proches, de même le désarroi que peut créer le chômage de longue durée chez des jeunes ou moins jeunes. Je sais d’expérience l’épreuve du grand âge. Ce qui me permet d’aimer la vie, ce sont les solidarités de celles et ceux qui empêchent de voir l’existence comme un interminable effondrement. Ces dernières semaines, j’ai célébré à diverses reprises l’eucharistie au Home des Mouettes. Semaine après semaine, des bénévoles et des soignants ne cessent de faire preuve de gentillesse voire d’inventivité. Les personnes en chaise roulante autour de l’autel semblaient nous dire : « Nous sommes dans le grand âge, et nous existons, pour vous et pour Dieu. Comment n’y puiserions-nous pas un peu de joie et de courage ? » Cela donnait d’autres couleurs aux atteintes de l’âge qui n’avaient plus le dernier mot. Les miracles de la graine minuscule qui devient arbre comme celui de la pincée de levure qui gonfle la pâte du monde se constatent dans nos quotidiens. Que l’Esprit Saint ouvre nos yeux reconnaissants à ces petits ou grands miracles.

 Monastère 23 juillet 2017

 

15ème dimanche A

Mt 13, 1-23

Accueil

« Le semeur sortit pour semer », nous rappellera l’Évangile du jour : ce semeur, Jésus lui-même, continue de sortir ; et il est aussi semence tombée en terre, qui lève pour devenir Parole de Dieu et pain eucharistique. Souvenons-nous en ce début de célébration.

Homélie

Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, qu’ils écoutent sans écouter et sans comprendre. Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.

Décourageant ? Non, et voici pourquoi ! Les paraboles de l’Évangile ne sont pas étrangères à la vie telle qu’elle va : semaison, levain dans la pâte, bergers et brebis, conflits parents-enfants, truands qui dépouillent des voyageurs, ça se voit ou on en parle. La parabole du jour nous mène dans les champs, tels qu’on les travaillait au temps de Jésus. Certes, dans la riche terre broyarde, du blé, colza, maïs, tournesol ou betteraves, le cultivateur ne fait pas voler la semence sur les chemins de remaniement, dans les rares rocailles ou au milieu de buissons d’épines. En terre palestinienne, jusqu’il y a peu, on ne disposait pas de terres aussi fertiles ni de tracteurs pour les labourer profond ; dans les champs coexistaient ronces, pierraille, sentiers et aussi de la bonne terre. Dans chacun de ces divers terrains tombaient quelques graines.

Retrouvons Jésus et ses disciples de retour de leur première mission. Ils ont annoncé le Règne en parole et en actes avec enthousiasme, mais après un certain temps, les résultats les laissent perplexes : qu’en reste-t-il ? Dans les villages environnants on murmurait déjà : Cette bonne nouvelle devrait porter des fruits, transformer la vie du peuple, déboucher sur sa libération. On n’en voit pas trop l’aboutissement ! Quand Matthieu écrit son Évangile, les communautés judéo-chrétiennes sont en butte à l’hostilité de leurs compatriotes et à l’indifférence des populations païennes.

La crise aujourd’hui est-elle moins rude ? Pourquoi tant d’efforts pastoraux ne produisent-ils pas des fruits plus évidents ? Aux questions des disciples et aux nôtres, répond précisément cette parabole à décoder. Retenons trois points d’attention.

Premier : la semence est la Parole de Dieu ! Aujourd’hui comme hier, si incroyable que cela paraisse, Dieu parle. Il se fait connaître pour une alliance qui nous reconstruit. Comment ? De multiples manières, selon l’auteur de l’épître aux Hébreux. Dans la création déjà, la Parole est présente tout en outrepassant les mots : les cieux racontent la gloire de Dieu, le firmament proclame l’œuvre de ses mains…  pas de récit ni de parole, nulle voix qui se fasse entendre. La nature est don et parole de Dieu. L’épître aux Hébreux poursuit : après avoir parlé à de multiples reprises par les prophètes, il nous parle, en ces temps qui sont les derniers, par son Fils, Jésus. Sa Parole, dimanche après dimanche, l’Église Corps du Christ nous la prodigue. À elle s’applique la prophétie d’Isaïe dans la première lecture :

De même que la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer pour fournir la semence au semeur et le pain à manger, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission.

Ici un deuxième point d’attention s’impose : demandons-nous quel terrain est le nôtre, sans tomber dans un moralisme simpliste. Chacun des quatre terrains s’inscrit peu ou prou dans le mystère d’une personne humaine et de sa liberté. Notre passé ne détermine jamais totalement l’avenir. Une personne, on ne finit jamais de la connaître : savoir attendre qu’elle se livre pour l’accueillir telle qu’elle est, et prendre garde aux jugements sommaires. Il y a un lien entre la liberté de Dieu et la nôtre ! Dans la nature déjà, entre la terre qui s’ouvre et le grain qui la travaille, il y a un chemin, de la pierraille et des ronces quasi indissociables. En nous, le maître de la moisson connaît cette diversité ; il respecte notre liberté. Qu’entende et comprenne celui/celle qui a des oreilles !

Certes, recevoir l’Évangile n’ira jamais de soi. La réponse de Jésus n’est ni triomphaliste ─ tout va très bien, ni désabusée ─ rien ne va plus ! Nous ne voyons rien venir, cependant Jésus proclame : « Le semeur est sorti pour semer. » Sa parole n’a pas l’éclat qu’on voudrait, mais elle n’est pas du vent qui s’évanouit dans l’espace. Elle est semence. Lui sait attendre, il nous met en garde avant de nous faire une promesse inouïe. Il y a indéniablement le risque des corneilles et des mouettes rieuses qui picorent le grain sitôt tombé, celui du soleil qui dessèche le terrain ou de pluies interminables qui l’inondent, ou encore ces ronces qui prennent toute la place comme le voient de plus en plus nos forestiers ; et que dire des ravages des sangliers dans les champs de maïs ? En nous, il y a les soucis quotidiens, les convoitises de tout genre, le manque d’amour ou la superficialité qui parasitent les confidences de Dieu en Jésus avant qu’elles ne parviennent jusqu’à notre cœur.

Troisième point d’attention, la promesse de Dieu. Si la terre de notre cœur se laisse quelque peu ameublir, alors la plante pousse des racines, monte et s’épanouit, elle produit du fruit, avec ce rendement inespéré, de 30, 60, et même 100 pour un grain. L’heure de Dieu arrivant, la moisson dépasse les espérances. Les oiseaux maraudeurs, les pierres qui émergent ou les ronces ? L’heure vient et elle est là… celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Chrétiens, demandons à l’Esprit Saint de nous révéler l’étonnante puissance de la Parole en nos vies très quotidiennes. Que nous éprouvions la joie de goûter la croissance de ce que le Père de Jésus sème en l’infini de son amour…

Il ne sera jamais facile d’être loyalement responsable d’une offre gratuite : parents, vous en savez quelque chose. Vous semez, et vous ne pouvez rien sans la collaboration de vos enfants. À l’égard de la Parole de Dieu, demeurons jardinières et jardiniers. On ne fait pas grandir une pousse en tirant dessus. Si nous persévérons avec patience et espérance, il y aura des fruits. Jamais identiques à ce que nous aurons semé. La Parole de Dieu, comme la semence, ne se conserve, ni ne se reproduit à l’identique. Mais le jour venu, elle surprend toutes nos attentes.

Monastère 16 juillet 2017

 

 

 

14ème dimanche A

Matthieu 11, 28-30

 

Ce cantique de jubilation, Jésus l’a pro clamé au moment où il était rejeté par les villes de Chorazin, Bethsaïde et Capharnaüm avec leurs écoles rabbiniques, tribunes de sages et d’habiles. Ce bel hymne crée un climat rafraîchissant au sein de la canicule, telle une pluie d’été. Jésus ne nie pas qu’à certains jours le poids de vivre puisse être pénible : « Vous tous qui êtes chargés... » Il connait les fardeaux des hommes et des femmes de son temps, comme il connaît les nôtres. « Venez à moi ! » Pas de théorie, mais une présence, une halte proposée par quelqu’un qui nous aime et désire nous redonner le goût de la vie.

« Prenez mon joug », propose Jésus. Chez nous autrefois, le joug liait deux bœufs, deux chevaux ou deux mulets pour qu’ils labourent plus aisément. Quand on n’est pas seul avec son fardeau, il s’en trouve allégé. Dans la Bible, le joug est symbole de la loi transmise par la foi des Pères en la promesse de celui qui avait libéré son peuple en esclavage en Égypte. Mais une interprétation légaliste tendait à transformer le chemin de vie (Torah), en un ensemble de prescriptions peu praticables qui, finalement enfermaient et parasitaient la joie du Royaume.

Jésus n’encombre pas nos consciences de prescriptions tatillonnes ; lui-même offre l’exemple d’une personne libre, capable d’aimer en vérité. Si nous le suivons, même sur son chemin de croix, nous découvrons qu’il est amour, loin des perspectives de réussite selon une certaine loi du monde, de la vanité inhérente au pouvoir et à l’avoir ; avec lui, nous voici du côté de la force de la divine douceur.

Cela fut révélé pour "Les tout-petits" : à la différence des sages et des savants, ils ne peuvent prétendre tout "savoir" ni tout faire. Ils ploient sous le joug de la loi ; le Père les privilégie. Ce joug, plutôt qu’une contrainte, devient, avec celui qui est doux et humble de cœur, un chemin de vie.

En approchant du grand-âge, nous le ressentons : survient une présence aidante, un coup de cœur qui peut s’exprimer en mots simples, en regard, coup de main, caresse, … et nous échappons à la pire épreuve, au mépris de nous-mêmes et à la peur des autres.

Qui, dans sa vie, ne connait les blessures du cœur, plus aiguës souvent que les blessures physiques ? Qui n’a besoin de pouvoir espérer ? L’appel de Jésus résonne comme un manifeste pour malades, exclus, fatigués, pour celles/ceux que malmène la vie. Tant de fois les forces de mort semblent l’emporter sur les appels à vivre. Ici, le Messie révélé offre le repos de l’âme et du cœur, des âmes et des cœurs.

8 juillet 2017

Home des Mouettes, Estavayer-le-Lac

 

 

13ème dimanche A

Mt 10, 37-42

Au seuil des vacances, surprise ! La liturgie nous assène ces propos tranchants, presque brutaux. « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi … Qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi … Qui veut garder sa vie la perdra. » Dans l’histoire de l’Église, ces propos ont paru si héroïques que certains prétendaient qu’ils ne concernaient que les apôtres, ou encore les religieux/euses et les prêtres ; mais n’accommodons pas l’Évangile à notre convenance, et surtout ne le réduisons pas à un système moral à porter à la force de notre poignet. S’il n’est pas approprié d’arracher une page d’Évangile, à nous de la lire ou de l’entendre dans la sagesse de l’Esprit pour ne pas faire de Jésus un maître impitoyable.

 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » Dans la Palestine du premier siècle, la cellule familiale était à la base de la société. Ses relations marquaient quasiment la survie de chacun/chacune. La famille gérait l’organisation de la propriété, du travail et de la "sécurité sociale" et de la religion ; avoir beaucoup d’enfants était un gage de sécurité. Ce contexte n’est plus le nôtre. La structure familiale, importante encore, est relayée aujourd’hui par de multiples réseaux ; d’une part la globalisation qui uniformise formation et profession, et d’autre part la société sécularisée. Des défis sont posés aux chrétiens soucieux de préserver l’unité familiale souvent mise à mal.

Qu’a voulu donc enseigner Jésus ? Ses propos font écho à la « jalousie » du Seigneur Dieu, l’Unique dans le premier Testament. Mais celui-ci n’enjoint pas moins à Moïse et au peuple d’honorer père et mère. Jésus n’invite non plus à négliger l’amour que nous devons à nos parents. Il a dénoncé l’hypocrisie de certains pharisiens qui, sous prétexte de servir Dieu, privaient leurs familles de leur héritage légitime (Marc 7, 11-13). Et lui-même nous révèle un Dieu Père auquel il s’est montré obéissant jusqu’à la mort sur la croix !

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi... » En entendant ces paroles, peut-être faut-il d’abord nous demander d'où vient notre capacité d'aimer ? Aimer n'est-ce pas s'ouvrir à la source de l'amour, la laisser couler sans la capter ni la retenir ? Dès lors, de l'amour de nos proches nous ne sommes ni la source, ni les propriétaires. L’Évangile nous conjure de ne pas nous recroqueviller sur la cellule familiale comme si nous avions peur de la perdre.

Reportons-nous au récit de la Genèse : Abraham est appelé à quitter sa famille, sa tribu, sa terre, sur une promesse, sans savoir où il allait. La vie est faite de départs : l’enfant ne va devenir lui-même qu’à partir du moment où il va se risquer à être à nouveau, à naître à lui-même, au prix d’arrachements à ses parents. Pour grandir, il faut accepter le risque de l’inattendu, ne plus être dans la reproduction d’un identique. Il faut perdre une forme de vie centrée sur soi-même et pour soi-même, à fin de naître à un nouveau type ouvert cette fois à l’autre pour l’autre : vie sociale et mariage comportent cette perte. Les arrachements qu’il propose, Jésus les a lui-même vécus. Le jour où sa mère et ses frères cherchent à le voir, c’est aux liens nouveaux créés entre ses disciples et lui que, fidèle à sa mission, il donne la préférence (Mt 12, 46-50).

Perdre sa vie pour la gagner, la formule est reprise fréquemment (six fois) par Jésus. La vie est un don qui ne fructifie que si on le donne. La prédication de l’Évangile n'est que bonne nouvelle, mais elle a cependant rencontré un obstacle majeur chez les hommes de son temps, la sclérose du cœur. Jésus essaie de l'entamer en recourant à ces rudes paroles : « Qui aura assuré sa vie la perdra et qui la perdra à cause de moi la gagnera. » Tout sacrifier, n'est-ce pas désespérant ?  L’Évangile ne sacralise ni l’échec, ni la souffrance. Matthieu assortit le risque de la suite inconditionnelle de Jésus d'une promesse : « Qui perdra sa vie à cause de moi la gagnera. » En suivant Jésus dans le renoncement à nous-mêmes, nous pouvons être ramenés au vrai nous-mêmes. C’est la folie pleine de sagesse de l'Évangile.

« Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. » Pour les lecteurs de Matthieu, il ne s’agissait nullement d’une image édifiante. En principe réservée aux esclaves, la crucifixion était le supplice le plus cruel et le plus ignominieux, dont le caractère public, destiné à faire exemple, livrait à la fureur et à la risée de la foule le malheureux qui agonisait longuement dans d’atroces tourments. Jésus ne recommande pas à ses disciples de rechercher le maximum de souffrances. Il nous invite à être prêts à assumer l’incompréhension, l’hostilité, la persécution même, à cause de l’attachement à sa personne.

Tel est le palier à franchir ; en aimant Dieu par-dessus tout, nous donnons à tous nos  autres amours un nouveau fondement. Le choix de Dieu permet de hiérarchiser plus adéquatement les priorités. Biens de consommations ─ comme voiture, animaux de compagnie et télévision ─ n’ont pas à empiéter pas sur les relations familiales, ni notre plan de carrière sur les amitiés.

Avec la dernière sentence, « Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense », Jésus nous ramène au très concret : le verre d’eau est signe de ce qui nous est possible et que nous n’avons pas à refuser. Les autres ne sont plus des anonymes. Ce ne sont pas des actions d’éclat, mais ces gestes modestes qui changent la vie du prochain que Dieu nous donne.

Monastère, 2 07 2017

 

Onzième dimanche A

La pitié du Berger

Mt 9, 36-10, 12

« Voyant les foules, il fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger » : Jésus n’a pas guère coutume de gémir. Dans cette page d’Évangile, une marée de souffrances le sollicite : pris aux entrailles, il en reçoit comme un coup de poing à l’estomac. Il a pitié (dans la Bible, le terme provient d’une racine (rahamin), qui désigne le sein maternel ou les entrailles).

Deux exemples bibliques de cette pitié : dans le premier Testament d’abord, lorsque Salomon fut requis de trancher entre deux mères qui revendiquaient le même enfant vivant, il leur proposa de partager en deux le bébé… Ce qui remua les entrailles de l’une d’elle, qui se montra disposée à abandonner sa revendication. Salomon jugea sur pièces et lui remit l’enfant (1R 3,26). Dans le Nouveau Testament, le salut que chante Zacharie à la naissance de Jean-Baptiste, il l’attribue « aux entrailles de la miséricorde de Dieu » (Lc 1, 78). La compassion de Jésus omniprésente dans sa vie publique s’inscrit à cette profondeur : elle demeure chance de nos vies.

Le Pape François a promulgué un jubilé de la miséricorde entre le 8 décembre 2015 et le 20 novembre 2016, espérant un renouvellement de la vie et du témoignage des chrétiens dans un monde en crise. Nous en sortons à peine de cette année que beaucoup, croyants ou non, ont considérée bienvenue dans un temps d’incertitudes et de violences. La miséricorde a trait au don du cœur au miséreux ; il y a du maternel en elle du fait de se laisser habiter par la misère d’autrui, non en gémissant sur les malheurs du temps, mais en se souciant de diminuer, selon ses moyens, cette misère. Bienveillance et compassion ne sont pas simple tolérance ou condescendance ; par la miséricorde nous regardons dans l’autre notre prochain, pensons-y ce dimanche de prière pour les réfugiés.

Dans notre première lecture, Moïse suppliait le Seigneur de lui donner un successeur pour que son peuple ne soit pas « comme des brebis sans bergers » (Nb 27, 16-17), ne sachant ni d’où elles venaient ni où elles allaient. Et au temps de l’exil, le prophète Ezéchiel annonçait que « le Seigneur enverrait un jour un vrai berger » (Ez 34, 23-24). Ce berger, nous appelons l’implorons à l’ouverture de chaque eucharistie : Seigneur, prends pitié !

Quelle fut, quelle est la réponse de Jésus ? Il choisit douze hommes pour les mettre à la tête des douze tribus du nouvel Israël, de l’Église. L'Eglise n'existe pas pour elle-même : elle est là pour nous, pour le monde, pour les personnes qui sont fatiguées et abattues. C’est la compassion qui est sa mission. Le Concile Vatican II a consacré un document entier  pour mettre en lumière la raison d'être de l'Eglise : il s’ouvre par ses termes connus : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur ».

Constant intéressant : pour cette mission, Jésus appelle douze apôtre qui n’étaient pas particulièrement très doués ! Il prévoyait d’ailleurs que ce nombre ne suffirait pas puisqu’il invita aussitôt à demander à son Père, le maître de la moisson, d’autres ouvriers. Et si cela nous concernait chacun/chacune ? Prier le Père, quel croyant oserait prétendre que ce n’est pas possible pour lui ? Quand on peut moins faire de choses, parce qu’âgé, malade, surchargé ou dans le doute, pourquoi ne pas les confier au Seigneur ? La prière empêche de nous situer comme dans un stade, regardant les équipes se dépenser avec un oeil critique ou amusé. Elle suscite un autre regard sur l’Église, nous invitant à l’aimer, à espérer en elle. L’Église c’est nous : nous ne nous prenons certes ni pour les plus grands, ni pour les plus forts. Alors pourquoi pas pour ces petits qu’aimaient Jésus ? Une humble prière ne comptera jamais pour rien.

Peut-être y a-t-il lieu encore de nous rappeler une autre parole du Maître : « Allez, vous aussi, travailler à ma vigne » (Mt 20,4). Peu importe l’heure et l’âge ! Il y a toujours quelque chose à faire dans les vignes ou les champs du Père, ne serait-ce que quelques épis à glaner. La logique de Dieu n’est pas la nôtre. « Je ne suis pas capable... il y a mieux que moi... je n’ai pas de formation... » Parmi les apôtres, pas d’intellectuels ni d’experts, mais des gens que nos spécialistes en ressources humaines auraient sans doute "oubliés": un percepteur de douane, un activiste quelque peu suspect, des pécheurs, bref, vous et moi.

Avant de parler de crise des vocations aux ministères ou à la vie religieuse, posons la question : chrétiens/chrétiennes souhaitons-nous être des artisans de paix, de guérisons, de communion ici et maintenant ? L’annonce du Règne ne se fait pas en payant des panneaux publicitaires, mais "en payant" de sa personne, en donnant ce qui nous tient à cœur, ce que nous recevons du Seigneur, ce que nous sommes : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Fasse le Seigneur que nous expérimentions la joie de la gratuité, de l’aventure de la grâce !

Monastère 18 Juin 2017 

 

 

FÊTE-DIEU

SACREMENT DU CORPS. ET DU SANG DU CHRIST

Dt 8, 2-3. 14b-16a; 2 Co 10, 16-17: Jn 6, 51-59

Homélie

« Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous… » Mesurons-nous la vigueur de ce propos ? Mais si, par impossible, le pain eucharistique perdait sa saveur, c’est notre vie de chrétiens qui risquerait de s’étioler. De quelle saveur s’agit-il ? Pour les enfants qui communient pour la première fois, il est manifeste qu’une hostie ne fait pas un banquet. Leurs catéchistes expliquent : comme les hébreux du désert, à qui le Seigneur offrait la manne, nous marchons vers la Terre Promise, recevant l’eucharistie d’aujourd’hui comme un pain, un viatique pour la route. Ce que la première lecture appliquait  à la manne du désert, peut-être pouvons-nous l’entendre de nos hosties et nos gouttes de vin.

Moïse disait au peuple d'Israël: « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l'a imposée pour te faire connaître la pauvreté ; il voulait t'éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur […]  te faire découvrir que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. »

Un peu de pain et de vin, de ces humbles signes, par la parole de Dieu nous en faisons une fête au titre particulier d’action de grâce et de louange pour ce don incommensurable de Dieu. « Dieu a tant aimé le monde, qu’il lui a donné son propre Fils », proclame Jean au début de son évangile. La célébration de ce matin est réalisation de cette promesse : Jésus se donne en nourriture pour nous. Nous n’y puisons du sens que par la foi en la Parole de Dieu.

La foi, la faim de rencontrer Jésus dans le pain de vie a ses exigences : ne pas être repu, sans appétit parce qu’encombrés de trop de choses ou de soucis qui relèguent à l’arrière-plan notre désir de Dieu. Jeûner un peu pour faire provision de faim, suggère un proverbe marocain.

Pourquoi le Seigneur et Sauveur Jésus prit-il corps d’une femme, se demandait, saint Cyrille, évêque d’Alexandrie en Égypte il y a 1600 ans ? Sa réponse : Jésus n’a revêtu notre chair que pour ouvrir celle-ci à une vie nouvelle. Il précise : « Ne refuse pas de croire à mes dires et reçois, d’humbles exemples, une démonstration de la chose […] Si tu jettes un petit morceau de pain dans du vin, de l’huile ou un autre liquide, tu le trouveras imprégné de leurs qualités ; si tu mets du fer au contact avec le feu, il sera bientôt rempli de son énergie, et, bien qu’il ne soit par nature que du fer, il sera plein de la vertu du feu. Ainsi donc, le Fils, Parole vivifiante de Dieu, en s’unissant à la chair qu’il s’est appropriée, selon un mode qu’il est seul à connaître, a rendu cette chair donatrice de vie. » Tout à l’heure, l’évangile l’a rappelé : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu'un en mange, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour que le monde ait la vie. » Les convives de son dernier repas ont découvert à la croix combien Jésus s’est donné chair et sang. Que la foi en ce don et la faim qu’il suscite réveillent nos aspirations à vivre, ici, aujourd’hui, cette communion avec Jésus.

Porter dans les rues de notre cité le Seigneur devenu pain pour nous, c’est accepter de marcher à sa suite dans notre plus quotidien. Ce qui n’est pas sans lien avec le souci de l’édification d’une société équitable et fraternelle. Celui qui s’offre à nous a dit : « Si quelqu’un veut être le premier de tous, qu’il soit le dernier et le serviteur de tous » (Mc 9,35). C’est à l’amour mutuel et, en particulier, au souci de celles et ceux qui sont dans le besoin que nous serons reconnus comme vrais disciples de Jésus.

Rappelons-nous que toute célébration eucharistique s’inspire, de près ou de loin, de repas de la Bible : mentionnons-en trois, chacun avec leurs caractères propres : d’abord, celui de la première Pâque : en Égypte, les Israélites la mangent ceinture aux reins, sandales aux pieds et bâton à la main. Prêts à partir, à prendre la longue route qui les conduira, à travers le désert, jusqu’en Terre Promise. Deuxième : celui de la dernière Cène où Jésus anticipe le don de sa vie : « Voici mon corps qui sera livré pour vous... » Le troisième, celui de la communauté chrétienne de Corinthe : nous en avons un écho dans la lettre de Paul : « Frères, le pain que nous rompons, n'est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain. »

Conclusion : communier c’est recevoir Jésus pour être prêt à marcher à sa suite, prêt à aimer et prêt à partager. Nul doute que cela ouvre la fête éternelle où Dieu sera tout en tous. Alors ce sera plus beau encore qu’un festin avec du vin capiteux, les meilleures viandes et tout plein d’alléluia.

Monastère 15 juin 2017

Trinité

Ex 34, 4-6, 2 Co 13, 11-13, Jn 3, 16-18

Homélie

Tous les trois ans, la liturgie, en cette fête de la Trinité, offre des textes de l’Écriture qui ont trait à l’amour :

Le Seigneur descendit dans la nuée et […] proclama lui-même son nom ; […] : « YAHVÉ, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité. Ex 34, 4s.

Exprimez votre amitié en échangeant le baiser de paix. Tous les fidèles vous disent leur amitié. Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion de l’Esprit Saint soient avec vous tous. 2 Co 13, 11-13

Sur cette carte d’identité de Dieu, il n’y a pas de photos : ce qui nous illumine, c’est qu’il se révèle Dieu tendre et miséricordieux, Dieu d’amour et de paix. Et l’évangéliste Jean précise :

Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique.

Un Dieu Père et un Fils unique, cœur de la révélation chrétienne, nous ne pouvons que la recevoir. Le salut n’est pas une perfection que nous construisons : à nous d’accueillir le Dieu de Jésus qui propose son alliance :

Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.

Le monde de l’évangéliste Jean subit la domination romaine. Depuis longtemps, des prophètes s’étaient levés, au nom du Seigneur, pour condamner les comportements économiques, politiques ou spirituels des nantis de tous ordres. Quarante ou cinquante ans après Jésus, quand notre évangile est rédigé, on attendait moins des réformes provisoires que le jugement final de Dieu. L’évangéliste propose une autre vision. Jean, témoin de la croix de Jésus et bouleversé par les rencontres du Ressuscité, modifie notre regard sur Dieu. Nous sommes si souvent enclins à rechercher un Dieu capable d’arranger le monde à notre gré, puissant, parfois même juge qui garantirait d’en haut le bien et le mal.

Il y a plus de vingt ans, lors de préparations à leur confirmation, plus d’un jeune s’interrogeaient : « Il est déjà assez difficile de croire que Dieu existe, pourquoi ajouter l’énigme d’un Dieu en trois personnes ? D’autre part, la Trinité n’empêche-t-elle pas le dialogue avec les juifs et les musulmans ? » Ils n’étaient pas les seuls à le penser. Dire de Dieu qu’il agit avec amour et miséricorde, un peu comme nous-mêmes qui aimons telle ou telle personne, bien des religions l’affirment. Mais nous ne dirions jamais que nous sommes Amour alors que du Dieu trinité nous affirmons qu’il est Amour, à l’intime de son être communion entre le Père et le Fils dans l’Esprit Saint. C’est en tant qu’Amour en lui-même que nous croyons à l’inconditionnalité de son amour. Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique.

Depuis la nuit de Pâques où la lourde pierre du tombeau est roulée, nous croyons qu’en Dieu depuis toujours et pour toujours, il y a un Père aimant, un Fils bien-aimé, et l’amour qui les unit : « La grâce de Jésus notre Seigneur, l’amour de Dieu (le Père), la communion de l’Esprit Saint soient toujours avec vous » (2 Co.13,13), entendions-nous dans la lettre aux Corinthiens : ce souhait de Paul ouvre nos eucharisties et résume l’Évangile. Une voix mystique du siècle dernier actualise ainsi le mystère trinitaire qui demeure mystère, c’est-à-dire secret de Dieu révélé que nous n’avons jamais fini de découvrir :

« Le Père n’a rien d’autre que sa Paternité, qui est sa relation vivante au Fils. Il n’est rien d’autre que cet élan vers le Fils, comme le Fils n’est rien d’autre que cet élan vers le Père, et la connaissance en Dieu est toute dépouillée dans cet échange total du Père dans le Fils et du Fils dans le Père. Et de même l’amour né n’est pas une possession, il est de nouveau une communication, un élan du Père et du Fils en l’Esprit et une respiration de l’Esprit vers le Père et le Fils. »

Pour ce mystique, si nous sommes à l’image de Dieu, sommet de générosité, ce n’est pas pour nous pouvons nous replier sur nous-mêmes, retomber dans notre vanité, un nouveau motif de nous admirer nous-mêmes.

« Pour Dieu, c’est absolument impossible parce qu’en lui, c’est toute la vie qui jaillit dans cet élan vers l’Autre, dans ce dépouillement radical, dans cette Pauvreté infinie » (Zundel, Silence Parole d’une vie).


Une telle élévation ne doit pas nous décourager. L’Église nous offre un signe simple ─ le signe de croix ─ pour inscrire dans notre personne la richesse de ce mystère. Nous qui le traçons fréquemment, découvrons avec Paul, qu’il y va de la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, de l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et entrons par notre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu. La Hauteur, la main au front l’évoque : le « siège » de notre intelligence est convié à demeurer attentif à ce mystère insondable, à penser Dieu à partir de sa Parole et non notre sensibilité. La main au cœur symbolise les abîmes en nous que l’amour de Dieu visite : l’amour qu’il offre et le pardon qu’il y répand. L’épaule gauche peut évoquer notre lien au temps, passé, présent et avenir qui sont dans la main de Dieu. L’épaule droite, peut symboliser la présence de Dieu … « jusqu’au bout du monde ».

À chacun/chacune de nous de vivre le quotidien : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit, Amen !

Monastère 11 juin 2017

 

 

5e dimanche de carême

Jean 11, 1-45

Homélie

Un journaliste d’aujourd’hui aurait prioritairement tendu son micro à Lazare relevé du tombeau pour recueillir ses impressions ; le récit de Jean ne lui prête aucune parole ! Comme si le mystère de sa résurrection le dépassait : effectivement, il dépasse nos évidences. À nous donc de décoder les signes que l’évangéliste laisse aux Lazare de tous les temps.

La Bible parle  beaucoup de vie et de mort : n’est-ce pas ce qui importe le plus ? Au temps de l’exil à Babylone, le prophète Ezéchiel entendait ses compatriotes se lamenter : « C'en est fait de nous ! » Ils se percevaient comme un gisement d'ossements desséchés. Mais là où tout espoir semblait vain, « Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir... Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez », prophétise Ezéchiel. Il relève ainsi notre courage, à nous souvent prisonniers de la fatalité.

Au cœur des évangiles, il y a Jésus-Christ, mort et ressuscité. Sa Pâque éclaire tant de nos passages vie-mort-vie. Dans le récit du jour, avez-vous remarqué combien ça "passe" ? Tous et toutes "sortent" de chez eux… Jésus et ses disciples quittent la Transjordanie. Les juifs, Jérusalem. Marthe, sa maison. Marie et ses visites sortent du village et enfin Lazare sort du tombeau. Signe sans doute qu’on ne comprend la résurrection qu’en sortant de soi !

Dans notre évangile, il n’y a pas que Lazare qui ait besoin de sortir de la prison de la mort. Marthe, Marie et les juifs se lamentent… peut-être pour s’en consoler : Les disciples de Jésus sont déroutés par le fait qu'l ne se précipite pas au domicile de ses amis quand il apprend que Lazare est malade, mais continue calmement sa route, annonçant au passage l’issue de la maladie.

 « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort... » Ainsi s’ouvre le dialogue entre Marthe et Jésus : l’amertume pointe, tant la fatalité de la mort peut défaire. Marthe ajoute cependant : « Je sais que, maintenant encore, Dieu t’accordera tout ce que tu lui demanderas. » À la réponse de Jésus : « Ton frère ressuscitera... », Marthe poursuit, non sans un peu de déconvenue : « Je sais qu’il ressuscitera… au dernier jour, à la résurrection. » Ce dernier jour ‑ pour Marthe et pour nous ‑  paraît trop lointain. Peut-on vivre de cela ? Mais Jésus reprend : « Moi je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Et tout homme qui vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » Marthe acquiesce : « Oui, Seigneur, tu es le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. »

« Il n’y a pas un royaume des vivants et un royaume des morts, il n'y a que le royaume de Dieu, et vivants ou morts, nous sommes dedans » a écrit si bien Bernanos. De la vie après la vie, Jésus pose des signes pour que nous croyions. Pour nous en libérer, il va où se trouve l’épine qui nous blesse, au tombeau de Lazare : « Où l’avez-vous mis ? » Où as-tu enfoui ton mal, ta blessure, nous demande-t-il ? Roule la pierre de ce qui t’emmure, laisse venir à la lumière cette partie souffrante de toi !

Les Lazare de tous temps sortent pieds et mains liées : « Déliez-le et laissez-le aller ! », dit Jésus. Libre de tous liens, Lazare a traversé la mort, et Jésus ne se l’attache pas à lui : il le laisse aller de l’avant, sans retour sur son épreuve. Délions-nous les uns des autres de nos fardeaux, dans le plus grand respect de nos libertés personnelles.

L’Église a mission de nous délier du péché. Dans notre route vers Pâques, croirons-nous que la délivrance jaillie du cœur du Christ est plus large que nos regrets et nos culpabilités ? Qu’il nous dit aujourd’hui, par temps gris : « Tu peux sortir au soleil de Dieu. Crois-tu cela ? » Y croire pour de vrai et en vivre, c’est nous dépêtrer de rubans qui nous lient à la mort ? Une momie est fermée sur elle-même. Nous creusons notre tombe quand nous recourons à nos seules lumières et à nos seules forces. Mais l’Esprit ouvre ces tombeaux dans lesquels nous emmurent nos limites, notre peur du manque, nos convoitises et nos mensonges…

Vivre et croire, c’est tout un : en lien avec Jésus, nous communions à sa relation éternelle au Père. Marthe, dépitée par la mort de son frère, réduit la résurrection à un événement cosmique, tout à la fin du monde ; mais la résurrection est aussi et déjà un événement relationnel et personnel : « Quiconque croit en moi, même s’il meurt, vivra et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le crois-tu ? »

Le Royaume de Dieu, Jean l’appelle la vie éternelle. Elle s’ébauche ici, et Paul retire cette conclusion dans notre deuxième lecture : «  … Et si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. » Il nous la donne ici même.

Monastère 2 avril 2017

4ème  dimanche de carême A

Jean 9, 1-41

Vous connaissez peut-être le gag trivial mais instructif de deux soldats qui cheminent vers la même gare sans guère se connaître ; le premier, faux bègue, ouvre le dialogue en disant : « Tu tu tu tu vois… » « Mais oui ! c’est une Quatre/quatre, » Quelques pas plus loin : « Tu tu tu tu vois… » « Mais oui, c’est un Bouvier bernois. » Près de la gare, troisième « Tu tu tu tu vois… » Excédé l’autre répond : « Mais oui … » « Alors pourquoi as-tu marché dans les crottes de ce gros chien », réplique le bègue qui n’en n’était pas ? « Je vois ! Je sais ! » Ces expressions ou d’autres analogues, nous les prenons parfois à notre compte à la légère : est-ce si sûr que nous voyons clair et que nous entendions ce que l’autre veut dire ? Ne prétendrions-nous pas savoir sans même vraiment regarder ! Dans le récit que nous venons d’entendre. c’est le cas de la plupart des acteurs, disciples, voisins, et pharisiens en particulier n’y voient goutte. Devant un malheureux, les disciples s’érigent en juges : « Qui a péché ? » En nous entêtant à expliquer le malheur qui s’abat sur un cabossé de la vie par sa culpabilité ou celle de ses parents, nous nous dédouanons de toute responsabilité. « Qui a péché ? » Mais qui sommes-nous pour nous mettre à la place de Dieu ? Si Jésus répond, « Pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui » ce n’est pas qu’il se serve de la souffrance pour manifester ses œuvres, même si parfois nous constatons que quelque chose est en germe dans la manière dont nous demeurons aimants au sein de l’épreuve. Avant de juger qui que ce soit, le pape François pose cette question : que faisons-nous pour que le frère, la sœur grandisse ? Qui a péché ? Ni lui, ni ses parents… La Lumière du monde Jésus dépasse ces ou bien ou bien, car pour lui la bonté de Dieu est manifeste envers tout blessé de la vie, tout pécheur cherchant son soleil.

Dans l’Évangile, Jésus ne recense pas les coupables, ici il soulage l’aveugle de naissance. Il le remarque d’abord, fait de la boue avec de la terre et de la salive et l’applique sur ses yeux. Les anciens connaissaient la salive comme médication et pensaient que sa valeur médicinale augmentait si on la mêlait de terre. Mais au cours du récit (9,6.11.14.15) le geste est mentionné à quatre reprises, ni pour renforcer l’infirmité en mettent « cécité sur cécité », note le P. Lagrange, une sorte de cataplasme de terre sur les yeux, ni pour souligner qu’il s’agit d’un travail interdit le jour du sabbat. Irénée de Lyon y voit une évocation de l’œuvre[u1]  de Dieu dans la Genèse, le geste de Jésus signifiant l'achèvement de la création première, en vue de l'être parfait qu'est le croyant : l’application de la boue recréatrice s’apparentant au baptême.

Et que fait l’aveugle ? Il fait confiance à Jésus jusqu’à se rendre à la piscine de Siloé pour s’y laver. Plus de lucidité chez lui que chez les spectateurs. Sa guérison suscite une chaîne de réactions : « Pas possible… il ne s’agit pas de la même personne », disent les voisins. Plus grave, enduire de salive et pétrir de boue étaient proscrits un jour de sabbat ; seul le danger de mort pouvait justifier ces actes. Jésus provoque l’incident : ceux, pour qui l’homme est fait pour le sabbat, ne croient pas à cette guérison : ils n’y voient que transgression ; Jésus, pour qui le sabbat est fait pour l’homme, demeure serein.

Les interrogatoires se succèdent jusqu’à la réponse non dénuée d’ironie des parents : « Il a de l’âge, interrogez-le. » L'incrédulité de l’entourage n’enlève rien à la conviction de l’homme guéri, sauvé : « J’étais aveugle, je vois ! » En l’attestant, il accepte de se laisser mettre dehors ! Ce qui se passe au retour de la piscine, j’allais dire après le baptême, est du plus haut intérêt. L’aveugle guéri n’a pas encore tout vu : il a plutôt tout à découvrir. Et c’est Jésus qui œuvre à nouveau ; de cet aveugle rejeté aux marges de la société, il fait un témoin de l’œuvre de Dieu.

Celui dont les yeux viennent de s’ouvrir accepte de ne pas tout savoir. À l’écoute de la question de Jésus « Crois-tu au Fils de l'homme ? », il répond par une autre, expressive de sa passion de croire : « Qui est-il, le Fils de l’homme, pour que je croie en lui ? » Quand Jésus répond : «Tu le vois, et c'est lui qui te parle », il adhère, joignant un signe fort à sa parole, l’agenouillement : il adore, ce qu’on ne fait que devant Dieu. Cette fois, il voit en vérité. L’œuvre de Dieu révèle en Jésus son propre Fils, Emmanuel, Dieu avec nous.

Le fait d’être aveugle de naissance est ici le symbole de notre aspiration à une Lumière que nous ne pouvons que recevoir. L’aveugle, innocent de son mal, mais docile à Jésus, met en relief la suffisance de personnes satisfaites de trop peu. Le Seigneur nous voit autrement. Instructif la vocation de David dans la première lecture. C’est le petit dernier de sept frères qui est choisi pour être roi selon le cœur de Dieu. Grand ou petit ? Ce n’est pas là le problème : petits ou grands, notre vraie valeur, seule Dieu la connaît parce qu’il nous a créés ; David fut aussi pécheur, mais c’est le choix de Dieu qui le rend beau et grand.

Sommes-nous aveugles pour hésiter à nous remettre à la force de vie de l’Évangile là où nous vivons, famille, école, travail, et peut-être au cœur de nos cœurs tôt découragés ou se contentant de peu ? Tant de choses changent quand on voit Jésus tel qu’il est dans l’Évangile, Prophète, Fils de l’Homme et Fils de Dieu, Messie et notre Sauveur, comme le découvre progressivement l’homme du récit. Que le Seigneur durant ce carême guérisse nos cataractes spirituelles : l’opération ne ternira pas mais avivera notre capacité de joie.

Monastère 26 mars 2017

 

 

 

3e  dimanche de carême A, Jn 4

 

Au temps de Jésus, la margelle du puits avait le même rôle que les fontaines villageoises de mon enfance : réserve d’eau certes, mais aussi lieu de rencontres, d’échange de nouvelles et de services. Dans le Premier Testament déjà, c’est au puits de Jacob qu’Abraham envoya son serviteur dans l’espoir de trouver une épouse pour son fils Isaac. Parvenu au puits, le vieil Eliézer prie : « Seigneur Dieu… la jeune fille à qui je dirai : “Penche ta cruche que je boive” et qui répondra : “Bois, et j’abreuverai aussi tes chameaux”, qu’elle soit celle que tu destines à ton serviteur Isaac. » Et aussitôt parut Rebecca… (Gn. 24, 12… 19). Comme sa mère Rebecca fut choisie pour son Père et Isaac, Jacob rencontra encore Rachel autour d’un puits. Selon une tradition parabiblique, lorsque Jacob eut enlevé la pierre qui fermait le puits, l'eau serait montée et, débordante, aurait coulé ainsi pendant vingt ans, vraie source d’eau-vive !

Aujourd’hui, Jésus arrive au puits de Jacob, près de Sychar en Samarie, terre sainte au temps des patriarches (Gn 12, 6; 33, 18-20; 48, 21-22), mais méprisée dans la suite : depuis des siècles, Juifs et Samaritains s’opposaient aux niveaux politique et religieux ; en dépit de la haine accumulée, on rêvait cependant pour les temps messianiques du retour à l'unité du peuple issu de Jacob.

J’ai soif, dit Jésus à la samaritaine. Il le redira à l’heure de sa mort. Quand il prend l'initiative d’adresser la parole à cette femme pour lui demander à boire, le Juif qu’il est ne s'abaisse pas comme l’imagine la samaritaine. D’ailleurs, « lequel de l’homme et de Dieu a le plus soif de l’autre », demande une écrivaine contemporaine (Sylvie Germain, Éclats de sel).

L'attitude de Jésus est commandée autant par le besoin de boire que par l’inspiration de sa mission : au bord de ce puits, n'est-il pas en effet le Messie venu rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés (Jn 11, 52), détruisant le mur de haine qui séparait [juifs et samaritains], comme l’écrira Paul (Ep 2, 14) ? Nous, qui connaissons les évangiles, savons que Jésus jamais ne fait acception des personnes, bébé ou adulte, femme ou homme, juif ou samaritain ! L’aurait-elle su, la samaritaine aurait elle-même demandé à boire (v. 10). Nouveau Jacob, si nous croyons au don de  Dieu, il nous offre plus qu’un puits, une source jaillissante en  vie éternelle (v. 14). Source qui est la révélation biblique et la parole de Jésus qui l’actualise ainsi que l'Esprit saint que Jésus donnera par sa mort-résurrection (cf. Jn 7, 37-39), Esprit qui donne aux fidèles de comprendre et goûter l'enseignement de leur Maître (cf. Jn 14, 26). Belle espérance pour vous confirmands !

Le récit rebondit par des répliques de la femme qui font montre de son désarroi : Tu n'as rien pour puiser, et le puits est profond. D'où l'as-tu donc, l'eau vive ? Donne-moi cette eau, afin que je n'aie plus soif et ne vienne plus ici pour puiser ; Je n’ai plus de mari ; ou encore ; Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous dites : C'est à Jérusalem qu'est le lieu où il faut adorer ; et enfin Quand il viendra, le Messie, il nous expliquera tout.

Le terme est la révélation de Jésus : Je le suis, moi qui te parle. Ce Messie prodiguera l'eau qui deviendra dans le croyant source  jaillissante en vie éternelle ; alors, les vrai adorateurs adoreront le Père dans l'esprit et la vérité.

Jésus déplace donc les questions : il s'agit moins de savoir où adorer que de savoir comment le faire. L'adoration en esprit et vérité n’est pas une prière purement individuelle, à l'intime de notre cœur, sans rite visible. « Dieu est Esprit » ; pour l’évangéliste Jean, il ne peut être atteint par l'homme naturel qui n'est que chair ; il nous faut, comme au vieux Nicodème, renaître d’en haut ! Baptême et confirmation en sont des signes. Pour ce qui est de la vérité, Jean l’identifie à l’accomplissement des Promesses divines, c’est-à-dire à l’Alliance avec le Dieu de Jésus Chemin, Vérité et Vie (Jn 14, 26).

En fin de récit, la foi de cette femme l’insère dans la Nouvelle Alliance. L’allusion à ses maris est symbolique : elle concerne ses préjugés, ses idoles et les nôtres qu’il faut abandonner pour vivre en Esprit et en vérité.

Jésus ce matin dit à vous, confirmands, et à nous aussi : J’ai soif ! Et paradoxe, il nous offre l’eau vive, jaillie de son côté ouvert sur la croix. Source descellée, torrent du cœur de Dieu, fleuve intarissable annoncé par les prophètes.

Une dominicaine contemplative poète, Sr Catherine-Marie de la Trinité, (Le Repos inconnu (Arfuyen) évoque notre récit en s’adressant à son puisatier bien-aimé : « Murmure-moi, puisatier de mon cœur, sourcier de ma soif, vivifie ma poussière. Que je tisse avec Toi des mots simples comme l’eau… »

Monastère 19 mars 2017

 

2e Dimanche de carême A

Mt 17, 1 9

Ce récit, nous l’entendons chaque année le 2e dimanche de carême et le 6 août, fête de la Transfiguration. Reste-t-il encore une place pour nous sur cette montagne, par-delà les doutes qui embrument nos quotidiens ? Pour y répondre, joignons-nous à Pierre, Jacques et Jean ! Tel Abraham, ils ont suivi une invitation sans savoir où elle les menait. Disciples de Jésus, ils avaient entendu son annonce d’un Dieu Père, ils étaient témoin de son charisme exercé particulièrement au bénéfice de malades, handicapés, marginalisés sociaux, pécheurs. Eux-mêmes étaient invités, à leur tour, à se donner et pardonner. Pierre confesse à Césarée le mystère du Fils de l’Homme, mais il n’y accède que par sa foi. Foi qui, telle la nuée de l’Exode, éclaire la nuit sans la dissiper. Foi qui sera mis à rude épreuve : à l’heure de la Passion, Jean seul demeure debout ; Pierre reniera.

Transfiguration : ne la voyons pas comme un spectacle, car Jésus ne s’y est jamais prêté. Dans l’Evangile, il recherche la solitude pour entrer en relation avec le Père. S’il s’émerveille et jubile, c’est parce que ce Père, Seigneur du ciel et de la terre, se cache aux sages et aux savants et se révèle aux tout-petits (Mt 11, 25-27). La scène se passe à l’écart, et Jésus prescrira le silence aux trois disciples. Discrétion de Dieu, discrétion de Jésus !

Jésus a choisi Pierre, à qui il remettra les clefs du Royaume, Jacques, qui, le premier des Douze, donnera sa vie pour lui, et Jean, le disciple bien-aimé, à qui il devait confier sa mère. Accompagnons-les sur ce qui fut leur Sinaï. Là, dans ce maître transfiguré, le dehors reflétait le dedans : visage et vêtements irradiaient de lumière. Son humanité, en secret, abritait depuis toujours l’éternelle gloire du Fils de Dieu, mais celle-ci ne sera manifeste qu’à la résurrection.

 Moïse et Élie entourent Jésus. Pourquoi ? Parce que la vérité de l’événement doit être établie sur la parole de deux ou trois témoins, selon l’Ecriture (Dt 19, 15). Et comme on accusait Jésus de violer la Loi et de blasphémer en s’appropriant les œuvres de Dieu par le pardon des péchés, des guérisons le jour du Sabbat, la purification du Temple, Moïse, qui avait donné la Loi au peuple d’Israël, et Elie, qui avait brûlé d’un zèle ardent pour Dieu (1R 19, 10), par leur seule présence le disculpent et de l’accusation de violer la Loi et de celle d'usurper le rang divin. Luc rapporte même qu’ils s’entretenaient de la passion !

Je consentais à ce que Pierre ait songé à prolonger cet instant de plénitude : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » Mais un diacre syrien du 5e siècle, Ephrem, le réprimande : « Que dis-tu là, Pierre ? Si nous restons ici, qui mènera jusqu'à leur terme les mystères des justes ? Il ne voit encore le Christ que comme homme, il le met de pair avec Moïse et Élie. » Un ami m’adresse cette note toute aussi rude : « Je pourrais vous faire trois tentes. Une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie. Faire est parfois, un mot de fer, d’acier, un mot hache, cognée, pouvoir. »

La voix du Père ramène les disciples à la réalité : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis tout mon amour, écoutez-le. » Inutile de rechercher la "montagne" dont nul repère géographique n’est fourni : le chemin de la Transfiguration, symbole de la rencontre du ciel et de la terre, passe par la reconnaissance de Jésus. Au Jardin des Oliviers, les trois verront certes le Nouvel Isaac ─ c’est le sens de l’expression Fils bien aimé ─ mais défiguré, et à la différence du premier Isaac, l’agneau offert à l’immolation est Jésus lui-même. La voix du Père nous ramène à l’essentiel : « Celui en qui j’ai mis tout mon amour, écoutez-le ! » Il nous reste à contempler Jésus dans la foi et à l’écouter. Sa Parole, toujours actuelle, nous suffit.

Le temps de Jésus connaissait le mépris, la précarité, la violence, les turpitudes. Pas moins que le nôtre ! C’est ce monde que l’Evangile vient sauver. En proclamant sauveur celui qui marchait vers Jérusalem pour être crucifié, nous croyons que le ciel n’est pas absent d’une terre de détresse, ni la gloire de la croix. L’Evangile n’est pas attristant : il relève et libère les gens à terre et ne craint pas d’ouvrir nos yeux et nos cœurs sur les personnes éprouvées dans leur vie. Qui n’en connaît ? Cela incite aujourd’hui à choisir entre le paraître et l’être, entre la gloriole et l’état de grâce. La Transfiguration n’a rien "d’un effet spécial" du cinéma.

À la croix, la lumière de la gloire divine sera à ce point invisible que Matthieu note que les ténèbres recouvraient la terre, et simultanément, la foi d’un centurion découvre dans le crucifié le vrai Fils de Dieu. De la crèche à la croix, Jésus n’a pas cessé d’être Dieu et de nous le révéler.

Que reste-t-il à faire ? Croire, l’écouter ─ c’est-à-dire faire sa Parole ─ et vivre l’Évangile en nous reconnaissants fils/filles d’un Dieu Père à l’image de Jésus, dans l’amour inconditionnel, le non jugement, la confiance, le pardon illimité. En vivant ainsi, brilleront déjà les premières lueurs pascales.

Des convertis contemporains témoignent : ils prient et louent partout, au point, dit l’un deux, « de transformer les wagons de métros en chapelles ! » Ils ne se substituent pas à Dieu, le Père empli de tendresse et de miséricorde ; ils osent bousculer les communautés recroquevillées sur leurs craintes, imaginant Dieu sujet à nos attentats par rapport à la morale, la politique ou les habitudes sociales. Ils ont besoin de silence dans un monde où l’on parle et gesticule beaucoup. Leur foi, ils la partagent par le don d’eux-mêmes qu’elle inspire. C’est cela la joie de croire.

Aujourd’hui, ne regardons pas nos chaussures, levons les yeux et rendons grâce pour la beauté du Transfiguré, pour son don à l’humanité jusqu’à la croix, pour ce beau geste d’amour, l’eucharistie, où il se fait, ce matin encore, notre pain.

 BB, Monastère 12 mars 2017

 

1er dimanche de carême A

Matthieu 4, 1-11 

 Homélie

Les deux récits de tentation, que nous offre cette liturgie, ont des dénouements fort opposés, tout en se faisant mutuellement écho. Au terme de la tentation d’Adam et Ève, le Paradis se ferme et devient un jardin jonché de ronces ; après la tentation de Jésus, le désert se peuple d’anges qui le servent. De la Genèse à Matthieu, il y a l’histoire du salut dont Paul donne la clé dans la deuxième lecture : « Par la désobéissance d’un seul homme, la mort est entrée dans le monde ; de même, par l’obéissance d’un seul, la justification qui donne la vie. »

Obéissance de Jésus, qu’est-ce à dire ? Vrai homme, il connut le combat contre cette part de nous-mêmes, ce désir de nous suffire, pulsion qui fait miroiter à nos yeux une liberté totale. Les récits évangéliques recensent diverses formes de tentations de Jésus, trois au désert, plus tard demandes de signes de la part des scribes et des pharisiens, et enfin défi que lui lance la foule à la croix : « Descends, et nous croirons en toi ! »

Personne ne se connaît sans avoir été éprouvé, et le désert est le lieu privilégié du face à face avec soi-même. L’Épître aux Hébreux suggère pourquoi Jésus s’est exposé aux tentations qu’encourent les humains, vous et moi :

Nous n'avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui, d’une manière semblable, a été éprouvé en tout à l’exception du péché. He 4, 15

Grégoire le Grand, pape vers les années 600, actualise de manière savoureuse l’enjeu de ces récits :

L’ennemi des origines s’est dressé contre le premier homme, notre ancêtre, par trois tentations : la gourmandise, la vaine gloire et l’avarice… C’est par la gourmandise qu’il lui a montré le fruit défendu de l’arbre et l’a persuadé de le manger. Il l’a tenté par la vaine gloire en disant : « Vous serez comme des dieux » (Gn 3,5). Et c’est en y ajoutant l’avarice qu’il l’a tenté en disant : « Vous connaîtrez le bien et le mal. » En effet, l’avarice n’a pas seulement pour objet l’argent, mais aussi les honneurs…

Mais quand il a tenté le second Adam (1Co 15,47), les mêmes moyens qui lui avaient servi à terrasser le premier homme ont vaincu le diable. Il le tente par la gourmandise en lui demandant : « Ordonne que ces pierres deviennent des pains » ; il le tente par la vaine gloire en lui disant : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas » ; il le tente par le désir avide des honneurs lorsqu’il lui montre tous les royaumes du monde en déclarant : « Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores »...

Matthieu d’emblée met en opposition l’Esprit et le diable. L’Esprit qui, au commencement planait sur les eaux, est co-créateur ; au baptême, il donne de renaître à nous-mêmes, de devenir personne, fils/fille de Dieu ; le diable, en exaspérant les pulsions de l’individu, le déconstruit tentant de le déresponsabiliser. Et c’est Adam qui dit : ce n’est pas moi, c’est la femme, et la femme : ce n’est pas moi, c’est le serpent.

Nous nous trompons si nous imaginons que les tentations sont du cinéma ! Dieu fait homme, rien de plus facile pour lui que de se rire de Satan. Sa force divine ne devait-elle pas vaincre la fragilité humaine ? Mais dans l’Évangile, la foi de Jésus est pure remise filiale au Père. Son défi fut précisément de demeurer en toutes situations véritablement homme, alors qu’il était Fils de Dieu. Le diable l’a compris qui s’amusait à déposséder Jésus de son humanité, à jouer de la divinité contre elle : à celui qui avait entendu la voix au baptême « Tu es mon fils bien-aimé », d’emblée le diable insinue le doute : « Si tu es Fils de Dieu ». Mais Jésus avait choisi «de ne pas garder comme une proie le rang qui l’égalait à Dieu» (Ph 2,6). Après avoir jeûné et qu’il eut faim, le tentateur le presse de renoncer à l’inconfortable condition humaine. Par trois fois, il développe la même tactique. A la croix, il en ira de même. Ce genre d’exigences blesse la confiance qui est capacité de se mettre à découvert en s’offrant à l’amour à fonds perdu ; Jésus est demeuré fidèle à cet amour, et à son et notre humanité:

Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. Lc 22, 42

La connivence humaine avec le péché n’a rien de léger. Le Fils de l’homme/Fils de Dieu prend sur lui les séquelles du péché dans une fidélité dont il est seul à mesurer les exigences. Des mystiques pressentent le déchirement de Jésus devant les tentations réelles dont nous n’éprouvons qu’un écho affaibli : « Dieu frôlé par le mal et la mort, quoi de plus épouvantable ! » écrit un spirituel contemporain. Instructive la conclusion de l’homélie de saint Grégoire :

Voyez quelle est la patience de Dieu, et quelle est notre impatience ! Nous sommes emportés de fureur dès que l’injustice ou l’offense nous atteignent… ; le Seigneur, lui, a enduré l’hostilité du diable, et il ne lui a répondu qu’avec des paroles de douceur.

Ne recevons pas à la légère l’invitation du carême à entrer dans le combat de Dieu. Dans le film de Pasolini, L’évangile selon saint Matthieu, le diable apparaît comme une ombre, l’ombre de nous-mêmes. Le carême est le lieu du choix entre ombre et lumière.

Notre monde est épris de liberté et simultanément en quête de sens. Sa souffrance est la nôtre et nous nous trouvons bien humbles pour lui offrir des solutions toutes faites. La Parole de Dieu est un chemin, personnel et communautaire. Réservons-lui l’un ou l’autre moment dans la semaine : en lisant, relisant et priant une parabole ou un bout de lettre de Paul, un récit ou un psaume, nul doute qu’elle laissera une trace en nous. De plus, la Parole de Dieu est une parole à faire, selon l’évangile de cette année, Matthieu. Dieu, en Jésus, l’a faite avec nous. Unissons-nous à lui, croyons à sa Bonne Nouvelle, elle lavera nos cœurs de tout mensonge, de toute volonté de pouvoir et de toute idolâtrie. Nul doute que cela changera la vie !

Monastère 5 mars 2017

 

Huitième dimanche A

Mt 6, 24-34

 Homélie

Ne vous laissez pas envahir de soucis : des exhortations analogues reviennent à six reprises dans cet évangile. « Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33) : tout cela, à savoir les besoins les plus immédiats d’une personne, nourriture et vêtement. Qui parmi nous oserait prodiguer ce conseil, assorti de l’exemple de l’oiseau du ciel et du lys des champs, au père ou à la mère de famille en situation de précarité ou même à des moniales rénovant leur église ? N’y a-t-il pas mieux à faire que d’imiter l’insouciance de la cigale de la fable ?

Mais au fait, les oiseaux du ciel et les fleurs des champs ne nous sont pas donnés en exemple pour leur inactivité. Les moineaux trouvent leur nourriture en picorant à la ronde ; la pâquerette ou les tulipes, qui timidement percent ces jours dans nos jardins, ne tissent leur bouton plein de promesses qu’en puisant dans la terre et en s’offrant au soleil et à la pluie.

Le propos de Jésus n’est pas de faire de nous des cigales oisives. Jésus ne se désintéressait pas de la vie réelle de ses contemporains : il préconisait la confiance qui n’est pas l’insouciance. Ne vous inquiétez pas ! Qu’est-ce qui trouble le plus, la présence au présent ou la peur d’une insuffisance qui nous fait errer dans le passé ou l’avenir ? Le souci est une sollicitation de l’esprit ou une préoccupation qui nous inquiète. L’esprit se peuple alors d’images négatives. S’ensuivent regrets et/ou désirs vains, indissociables de souffrances morales.

L’image évangélique de l’oiseau du ciel et du lys des champs, sans du tout déprécier l’engagement ou la compassion, exorcise le souci qui ramènerait notre pensée de ce qui est vers ce qui n’est pas, ici spécialement de l’asservissement à l’argent et à ce qu’il représente : les pays les plus riches sont statistiquement plus portés aux infarctus, dépressions, voire suicides que d’autres parties du monde. Jésus ne dénonce pas les statuts professionnels. Il veut que nous distinguions le vrai d’une possible idole, Dieu du symbole inerte qui peut autant nous asservir que nous ouvrir aux partages.

Il n’est pas dit dans cet évangile qu’il ne faut pas s’occuper de la nourriture, du vêtement ou de l’habitat. Jésus dessine une priorité de notre vie, le « Royaume de Dieu et sa justice ». La justice du Royaume de Dieu, le sermon sur la montagne nous l’a rappelée ces derniers dimanches. Nous sommes créés pour Dieu et pour nos frères et sœurs, nous sommes des êtres de relations. L’argent ne peut devenir un but en lui-même.

Dans la Parole de Dieu, cherchons d’abord les secrets du Royaume des cieux ; en lui, tout est de Dieu, et il n’y a rien qui soit à vendre. Ses biens sont gratuits. Celles et ceux qui l’accueillent sont invités à leur tour à donner gratuitement (Mt 10, 8). L’Evangile que nous venons d’entendre est précédé de propos vigoureux sur « la justice du Royaume » : nous les entendrons à l’entrée du carême, ce mercredi des cendres. Les pratiques très religieuses de l’aumône, de la prière et du jeûne doivent être indemnes de tout faire-valoir personnel. Je résume : Ne prie pas, ne jeûne pas comme le font les hypocrites pour que les hommes voient … … et quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. N’offre ton cœur qu’à ton Père qui est là, dans le secret » (Mt 6, 16). C’est à l’opposé de la mondanité avec ses excès d’argent, ses modes conformistes, ses courtisans et les règlements de comptes qui en découlent.

Dans le règne de Mammon, de la convoitise, tout s’achète. Alors il est tentant d’être rapace plus que prévoyant ; ce qui suscite la tentation de traverser la vie au pas de charge ! On imagine aménager l’avenir, mais il est incertain, il nous échappe, il appartient à Dieu. Pourquoi courir ? On tombe ainsi dans le piège qui enferme la vie dans la cage de l’accumulation des "biens" : et c’est la spirale vers plus de biens, avec les poids qui lui sont liés, concurrence et envies qui finissent par dévorer celles et ceux qui imaginaient n’avoir jamais assez. N’est-ce pas la maladie d’une économie dans laquelle priment la compétitivité et le profit ?

Nous l’avons dit : ce n’est assurément pas le propos de Jésus de faire de nous des cigales imprévoyantes. Il ne se désintéresse pas de notre vie réelle : il préconise la confiance qui n’est pas insouciance. Dans confiance il a foi, libre et gratuite reconnaissance du Dieu de Jésus-Christ. Cette relation mystérieuse est grâce qui ouvre nos perspectives, nos espérances à un monde insoupçonnable sans elle. Cette grâce est clairvoyance sur le quotidien plus que pari sur l’avenir, elle décèle même ce qui anticipe cet avenir, la vie d’alliance avec Dieu, qui pour notre joie commence ici et maintenant.

Monastère 26 février 2017

 

Matthieu 5, 38-48  

6e Dimanche A

Homélie

Il y a une vingtaine d’années, dans un groupe de confirmands en retraite (15-18 ans), nous préparions la messe du dimanche avec les textes de ce jour. Chacun les reçut et disposa d’un 1/4 d’heure de lecture personnelle. Puis nous avons invité ceux/celles qui le souhaitaient de partager un point qui retenait leur attention : « Le Seigneur nous demande beaucoup, c’est presque mission impossible », murmura une jeune fille. Un garçon, rappeur à ses heures, ajouta : « C’est trop pas facile avec le prochain, avec l’ennemi, tu bâches. » Silence ! Alex lève le nez de ses feuilles et murmure : « Jésus dis tout cela "afin que nous soyons vraiment les fils du Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons". » « Au fond nous pourrions être tous frères », remarqua un autre, en ajoutant : « Je n’y avais pas pensé ! » Je ne sais plus si j’ai osé ajouter : « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint ! »

Jésus qui proclame "Il vous a été dit… et moi je vous dis", sur la croix, priera le Père : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Et Pour Matthieu qui diffuse ce message à des communautés des années 70, victimes de persécution, l’ennemi n’était pas une abstraction. Il ne s’agit donc pas ici du maladroit qui nous marche sur les pieds à la sortie d’un train bondé !

Précisons encore : l’ennemi n’est pas un simple rival. Le sport, la politique, l’art et la vie commune elle-même impliquent des conflits qui, avec le recul du temps, s’avèrent stimulants. Le véritable ennemi, c’est quelqu’un qui nous hait, nous veut du mal et que nous-mêmes, peu ou prou, détestons ou combattons. En prenant acte que nous pouvons avoir ou avons des ennemis, l’Évangile ne masque pas la réalité ; peut-être même sous-entend-il que nous pourrions en avoir à cause de Jésus lui-même…

Entre l’ennemi et nous existe une relation blessée. C’est cette relation que l’Évangile invite à convertir : d’abord en priant pour nos ennemis ! En implorant, du coeur de notre souffrance, le dépassement des crispations devant les sensibilités, intérêts, visions du monde différentes des nôtres, et l’acceptation de compromis pour exorciser le désir de vengeance.

Osons même imaginer que nous-mêmes sommes peut-être aussi l’ennemi pour notre ennemi. Parvenons-nous alors à lui demander ce qu’il en est pour lui, afin d’amender ces relations tordues ? S’il nous manifeste quelque ouverture, notre haine aurait-elle encore un sens ? Les commandements de Jésus deviennent arme de libération.

Par ses propos tranchants, Jésus qui nous contrarie n’est jamais notre ennemi. S’il ne s’accommode pas de la pauvreté de nos sentiments, de nos rêves de gloriole, de notre esprit de revanche, de nos violences ou de notre tragique manque d’espérance, c’est qu’il est venu parmi nous en frère qui nous veut saints comme Dieu est saint. Dans cette lumière, nous devinons le sens de tendre l’autre joue à celui qui nous a frappés. Certainement pas pour qu’il nous frappe encore, mais par confiance à celui qui nous veut frère/sœur du Père qui fait pleuvoir sur les justes et les injustes.

 

Au nom de l’Évangile, devrions-nous devenir amis de  tout le monde ? Le Seigneur ne nous le demande pas. Il se peut même que certains demeurent nos ennemis. Une fois encore, nous implorons cette grâce de nous épargner la contamination de la violence en la projetant en retour sans mesure et d’empêcher l’Adversaire, Satan de nous atteindre en détruisant le lien filial avec le Père que le Christ dans l’Esprit Saint tisse en nous.

Pour l’Évangile, pour le Royaume des cieux, chaque personne est reconnue dans sa différence : la Loi de Dieu cherche à libérer chacune et chacun. La priorité devient la réconciliation par le pardon et la réparation. On m’a parfois interpellé à cause de propos iréniques : « L’amnistie ne doit jamais s’accommoder d’amnésie. » Mais vouloir ne jamais rien oublier, quel poids ! J’ai retenu d’une lecture ce propos glacial ! Et il n’est malheureusement pas faux : « Les hommes n’ont jamais eu besoin de Dieu pour faire vivre un enfer à leurs semblables » (Anne-Marie Mariani, Le droit d’aimer, p. 117). La seule alternative, devant l’enfer des violences de notre temps, c’est une dynamique de pardon : pardonner, c’est espérer en l’autre, croire que du meilleur peut advenir, laisser à l’autre la chance de renouer, restaurer les relations blessées : Jésus l’a fait, supplions-le de nous y rendre aptes personnellement et socialement.

 « Soyez parfaits comme le Père céleste est parfait. » À la suite du Lévitique, Jésus, ce maître « doux et humble de cœur », demande certes cet impossible, non pour nous désespérer, mais bien pour faire de nous ses frères et ses sœurs. Pourquoi ne pourrait-il pas susciter en nous, ses frères et sœurs, la perfection de fils/filles du Père des cieux ? Répétons-le, « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes ».

Monastère 19 février 2017

 

5e dimanche C, Mt 5, 17-39


Sois bon pour ton serviteur, et je vivrai, j’observerai ta parole. Ouvre mes yeux,  que je contemple les merveilles de ta Loi. Enseigne-moi, Seigneur, le chemin de tes ordres ; à les garder, j’aurai ma récompense. Ps119, 17ss

C’est le psaume chanté entre les deux premières lectures. Merveille la Loi de Dieu et récompense son observance ! Vraiment ? Ne souhaiterions-nous pas plutôt, avec nos contemporains, nous libérer de l’oppression de la morale judéo-chrétienne ? Ce n’est pas le moment d’entrer en débat sur ce point, mais en revanche, ici c’est le lieu adéquat pour implorer avec le psalmiste : Ouvre mes yeux, Seigneur, que je contemple les merveilles de ta loi. Ouvrir ainsi mes yeux, seul Dieu peut le faire tant il m’est inhabituel de contempler les merveilles de la Loi de Dieu.

Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas une lettre, pas un seul petit trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise.

Si nous lisons attentivement le Sermon sur la montagne, nous comprenons que ce qu’entend Jésus, ce n’est pas nous encombrer d’injonctions, mais purifier le cœur de l’homme blessé, endurci par le non-amour, l’égoïsme, l’intolérance et ce qui les accompagne.

Reprenons la première prescription rapportée par Matthieu :

Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : ‘Tu ne commettras pas de meurtre’, et si quelqu’un commet un meurtre, il devra passer en jugement. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère devra passer en jugement. Si quelqu’un insulte son frère, il devra passer devant le tribunal. Si quelqu’un le traite de fou, il sera passible de la géhenne de feu.

L’évangéliste met en opposition la condamnation de l'homicide passible de jugement par la Loi à la condamnation, par Jésus, de la colère, également passible de jugement, mais il précise comment se manifeste cette colère, à savoir par l'insulte assez anodine en ce temps-là de « (tête) vide », nous dirions : « T’es fou ! » Face à ces termes, la convocation du « grand conseil », cour humaine suprême, et de la géhenne, châtiment divin éternel, établit une disproportion intentionnellement saisissante. Pourquoi ? Parce que déjà la colère peut constituer une agression contre le frère, un attentat contre les relations communautaires : « Qui hait son prochain, disait un rabbin, appartient à ceux qui versent le sang. » La justice supérieure de  Jésus incite le disciple à agir, là où il a prise, sur lui-même, sur les racines de la colère destructrice. Plutôt qu’une exagération, voyons-y une illustration de la béatitude des doux qui possèderont le Royaume.

Ce qui suit est éclairant : si, à tort ou à raison, « ton frère a quelque chose contre toi », la réconciliation est un devoir plus urgent que l'hommage cultuel rendu à Dieu :

Laisse ton offrande, là, devant l’autel, va d’abord te réconcilier avec ton frère, et ensuite viens présenter ton offrande.

Être disciple de Jésus ce n’est pas multiplier les performances en multipliant les préceptes, mais Le suivre lui, la voie, la vérité et la vie. Il actualise en sa personne l’exigence des commandements, mais en se faisant le Serviteur parfait d’un Dieu amour et miséricorde. L’homme libre, sans préjugé, inconditionnellement disponible qu’il fut a passé en faisait le bien, guérissant les malades, chassant les esprits mauvais, pardonnant les péchés dans le plus grand respect des pécheurs. En accomplissant la Loi et les Prophètes, il ne fut ni rigide, ni légaliste, ni timoré, ni laxiste. Le sabbat lui-même est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Ainsi demande-t-il à ses disciples de ne pas sacraliser la Loi. Aimant jusqu’au bout, Jésus lui-même ne s’est-il pas donné jusqu’à la croix ? Puisque l’amour est plus fort que la mort, comment celle-ci aurait-elle pu engloutir cet être tout amour ? Aimer pour nous, devient refus de l’immédiat, du clinquant. Aimer c’est toujours sortir de soi, c’est accepter des renoncements pour consentir à nous laisser configurer à l’image de l’Amour qu’est Dieu. Nous retrouvons l’Évangile, Soyez parfait comme le Père.

Anne d’Autriche se confiait ainsi à saint Vincent de Paul : « J’ai tout voulu, Monsieur Vincent, et j’ai eu tout… tout ce que rêvait la petite infante autrefois dans son Escurial, le plus beau royaume du monde, le plus bel amour… les plus beaux diamants. Mais entre cette petite fille avide et cette vieille reine lourde de gloire et de bijoux, qui rêve en ce moment en face de vous, il me semble maintenant qu’il n’y a eu qu’un grand songe vide. Je n’ai rien fait… Vous, Monsieur Vincent, qui n’avez pensé qu’à donner, sentez-vous au seuil de la mort ce grand trou vide derrière vous, vous aussi ? – « Oui, Madame. Je n’ai rien fait » – « Que faut-il faire dans une vie, Monsieur, pour faire quelque chose ? »   – « Davantage. »

Davantage, ce n’est pas devenir être esclave d’autrui : on n’aime que librement, Ce n’est pas non plus se limiter à ne commettre ni crime, ni vol : nous ne compterions alors plus sur Dieu et nous pourrions imaginer parvenir par nous-mêmes à la perfection. Si être fidèles à l’appel de Jésus consiste dans la pureté d’intention jusqu’à l’amour de l’ennemi, à donner plus qu’on nous demande, à réparer la relation avec nos frères/sœurs lorsqu’elle est brisée – alors nous ne sommes pas appelés à moins qu’à la sainteté, et cela Dieu seul nous l’offre.

En Père, il ne dresse pas un modèle écrasant : la voie proposée par le Christ notre frère n’est autre que Lui-même dans son Évangile. Consentons à nous laisser saisir par sa bienveillante présence à notre quotidien, à l’amour au présent.

Avant de déposer nos dons sur l’autel, la démarche de réconciliation n’est pas secondaire : en sa personne, le Christ a tué la haine et tout récapitulé, tout réconcilié. C’est dans une attitude de petits frères et sœurs de Jésus souvent trébuchants, encore en train d’apprendre à marcher, que durant cette eucharistie nous apportons notre vie sur la patène, conscients de notre pauvreté et plus encore confiants en la vocation à laquelle nous invite ce Dieu de tendresse et miséricorde.

 Monastère 12 février 2017, bb

 

5e dimanche A

« Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde ! »

Mt 5, 13-16

 

Comme les disciples s'étaient rassemblés autour de Jésus, sur la montagne, il leur disait : « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel se dénature, comment redeviendra-t-il du sel ? Il n'est plus bon à rien : on le jette dehors et les gens le piétinent. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

Homélie

À qui Jésus s’adresse-t-il ? Aux disciples, à une communauté rassemblée sur la montagne et non à tel individu d’abord ; aujourd’hui, aux baptisés en Christ Jésus, à son Église. Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde, ce message s’adresse à vous et à moi comme d’ailleurs le récit des béatitudes que nous avons entendu dimanche dernier ─ « Heureux... les pauvres, les miséricordieux, les affamés de justice, ceux qui pleurent… » Ces béatitudes ne sont vivables que si elles confèrent à nos vies du sel et de la lumière. Sel et lumière reflets de la lumière du monde qu’est Jésus.

« Vous êtes le sel de la terre » : le sel donne certes du goût, purifie, conserve, assaisonne. Au temps de Jésus, le meilleur sel provenait de la montagne : cependant, on recourait aussi à celui de la Mer Morte, plus abondant. On l’extrayait en plaques dans lesquelles plâtre, sable et sel se mêlaient. Celui-ci, s’il était exposé aux intempéries, fondait en route ; il ne restait dès lors que du sable et du plâtre : c’est à cela que se rapporte l’affadissement dont parle Jésus.

Le sel était important en ce temps-là. « Partager le pain et le sel », chez les nomades, était signe d’hospitalité, voire d’alliance. Chez les latins, le terme salaire dérivé de solde, argent octroyé précisément pour l’achet du sel. Au Temple de Jérusalem, il y avait un grenier sans cesse réalimenté. Les prêtres en jetaient sur les offrandes (Lévitique 2, 13) et en saupoudraient l’encens parfumé, comme en témoigne le Livre de l’Exode (30, 35). Le nouveau-né lui-même était frotté de sel. L’initiation chrétienne s’en inspirera en déposant quelques grains sur la langue du nouveau baptisé, avec la formule : « Reçois le sel de la sagesse… » On mesure la valeur symbolique qu’il comporte.

Le sel ne se consomme pas à la cuillère ; ordinairement, il ne se remarque dans les aliments que s’il y en a trop ou trop peu, car en lui-même il n’est guère comestible. Quand il nous dit : « Vous êtes le sel de la terre », Jésus ne nous invite pas à nous laisser dévorer ni à être la mouche du coche. Une communauté chrétienne, sans s’imposer, a mission de s’insérer dans la vie monde pour qu’elle ait bon goût.

L’exhortation apostolique du pape François, l’Evangile de la joie, constate :

La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus. Ceux qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement. Avec Jésus Christ la joie naît et renaît toujours. […]  Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation multiple et écrasante, est une tristesse individualiste qui vient du cœur bien installé et avare, de la recherche malade de plaisirs superficiels, de la conscience isolée.

Quel est ce sel ou cette lumière que propose l’Évangile pour une existence qui ait du goût et qui rayonne ? Le témoignage du chrétien ne peut s’exercer ailleurs que dans notre monde tel qu’il va. La majeure partie des journées de Marie se sont déroulées d'une manière analogue à celles de tant d’hommes et de femmes qui vivent dans la simplicité leur devoir dans le travail professionnel, le soin de la famille, en solidarité avec les aspirations nobles des hommes, dans le respect de la légitime liberté de chacun... Vie ordinaire qui peut être habitée par l’Esprit de l’Évangile.

Ce monde souvent suspecte de rigidité la religion et la foi et met en avant la spiritualité au sens le plus large et les valeurs. Certaines valeurs en cours et parmi les plus élevées, paraissent ambiguës si l’on observe de près : il en va ainsi de la liberté conçue comme le droit de faire ce qui nous plaît plutôt que de choisir ce qui est bien pour nous et les autres, ou de la dignité, certes fondatrice des Droits de l’homme mais brandie, mal à propos.

De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.

Recherchons les critères pour que nos actes rendent gloire à Dieu devant les hommes. La vie et les paroles de Jésus les concrétisent : « Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui » (Ac 10, 38). La Parole qu’incarne Jésus est vivante et non abstraite : pardon mutuel, miséricorde pour tous, amour même de l’ennemi, jeûne indissociable de l’aumône, prière et aumône dans le secret, sabbat fait pour l’homme et non le contraire. Ces valeurs ─ le terme comme tel n’est pas dans l’Évangile ─ plaident pour l’authenticité et démasquent le mal qui opprime chacun/chacune pour l’en libérer.

Nous avons vocation de devenir et demeurer sel et lumière, d’abord en étant humbles pour ne pas faire écran à l’Évangile en ne témoignant que de nous-mêmes. Si l’Évangile est Bonne Nouvelle ─ heureux, heureux… ─ aidons-nous à ne pas être des grincheux, à nous libérer des routines, de la défiance injustifiée, de l’agressivité et des conformismes, accueillons ce qui est bon et rendons-en grâce. Là où des personnes travaillent pour bâtir l'avenir plus humain, que les chrétiens soient présents, fraternels, et jamais comme des agités qui se croient indispensables : par leur espérance, que se reflète la conviction de la douce présence du Ressuscité au cœur de nos vies. Les autres valeurs ─ bienveillance, solidarité que décline la première lecture (Is 58, 7-10) ─ suivront. Lorsque celles et ceux que nous rencontrons se sentiront pris en compte, à la manière dont Jésus accueille dans l’Évangile, ils oseront s’aimer eux-mêmes, s’aimer les uns les autres, créés à l’image de Dieu pour aimer et être aimés.

« Que votre lumière rayonne devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est dans les cieux. » Mt 6, 16

Estavayer le 5 février 2017

4e dimanche C

Sophonie2, 3 ; 3, 12-13, 1 Co 1, 26-32 ; Mt 51-12

Accueil

« Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! » Oui, heureux ceux qui rejettent les fardeaux sans valeur, mais bien pesants, de ce monde ; ceux qui ne veulent plus devenir riches, si ce n’est en possédant le Créateur du monde, et lui seul, pour lui-même ; ceux qui sont comme des gens qui n’ont rien mais qui par lui possèdent tout (2 Co 6,10). Est-ce qu’ils ne possèdent pas tout, ceux qui possèdent celui qui contient tout et dispose tout, ceux dont Dieu est « la part et l’héritage » ? Guerric d’Igny

  Homélie

Heureux les pauvres ! Nos projets ordinaires ne vont-ils pas à l’encontre de ce que nous venons d’entendre. Nous œuvrons ou nous approuvons celles et ceux qui œuvrent quotidiennement pour l’éradication de la faim dans le monde, et donc pour réduire la pauvreté qui en est la cause ! Et combien croient encore vraiment que les doux et les pacifiques ont quelque chance de briser la spirale de la violence dans le monde tel qu’il est depuis toujours ? Dès lors, les béatitudes seraient-elles de l’utopie, et Jésus et Matthieu de doux rêveurs !

Matthieu situe cette surprenante proclamation sur une montagne, là où Dieu parle. Et pour lui, Dieu, par Jésus, promulgue la Loi nouvelle dont cette litanie du bonheur est le prologue : Jésus parle dans la logique de la pensée hébraïque et de la création où le but de l’existence humaine est la réussite de la vie.

La personne heureuse a conscience de ses limites et les assume. Un certain manque, s’il n’accable pas l’homme  pauvreté n’égale pas misère , lui enseigne sa vérité d’homme par l’humilité qui en découle : s’il ne se suffit pas à lui-même, il peut tout de l’Autre et peut accueillir dans sa propre vie celle des autres. Après les pauvres de cœur, viennent les doux, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de la justice, les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix, les persécutés pour la justice. Voilà un bonheur qui voit large. Pas de résignation entre un monde de repus et un autre de démunis ! Ce qui est dans la logique de la première parole de Jésus dans cet évangile : rappelez-vous, c’était à l’occasion de son baptême :

Jésus était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire. Mt 3, 13-15.

 Toute justice ! L’histoire ne justifie pas la violence. Dans des événements récents en Syrie et ailleurs des femmes et des hommes, en œuvrant pauvrement dans lesprit des béatitudes, ne sont plus des rêveurs mais les prophètes dun monde nouveau : ils ne se résignent pas à un monde où la richesse des uns grandit avec la misère des autres, ni n’acceptent pas une société où il y a des sans-toits, des sans-voix. Si ensemble, nous sommes habités par le rêve des béatitudes, ce sont les arrhes du Royaume des cieux qui sont à nous.

Heureuse Église de pauvres ! Tel est le message des deux premières lectures de notre liturgie.  Le Seigneur veut un « peuple petit et pauvre », rappelle le prophète Sophonie qui avait ses entrées à la cour royale de Jérusalem, vers les années 600 av. J-C. Dans son monde, et dans le nôtre encore, on se laisse fasciner par la puissance et la richesse. Sophonie délivre ce message : « Cherchez le Seigneur, vous tous, les humbles du pays qui faites sa volonté. Cherchez la justice, cherchez l’humilité : peut-être serez-vous à l’abri au jour de la colère du Seigneur. Israël, je ne laisserai subsister au milieu de toi qu’un peuple petit et pauvre, qui aura pour refuge le nom du Seigneur. Ce Reste d’Israël ne commettra plus l’iniquité. Il renoncera au mensonge, on ne trouvera plus de tromperie dans sa bouche. Il pourra paître et se reposer sans que personne ne puisse l’effrayer. »

À Corinthe, Paul constate que l’honneur de cette Église ne tient pas au nombre de ses dignitaires ou de ses sages il ny en avait guère mais à ces petites gens de condition modeste voire méprisée qui la constituaient. Jésus n’est entré qu’une fois dans un palais, celui de Pilate, et pour être condamné à la crucifixion et donner sa vie. « Heureux les pauvres, les doux, les miséricordieux... », Marie clame dans le Magnificat : « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles. » Heureuse communauté qui n’est pas l’esclave de l’audimat.

Pauvre de cœur, le chrétien ou la chrétienne l’est quand il reconnaît ses manques, partage ses privilèges et accueille l’autre dans sa différence. Artisans de paix, nous le sommes quand nous osons demander pardon et pardonner. Miséricordieux tu l’es, chaque fois que tu fais confiance à l’autre plutôt que de le juger. Nous avons faim et soif lorsque, acceptant nos limites, nous refusons une fois encore la tyrannie de l’immédiat pour nous ouvrir aux promesses du Christ qui nous fait désirer ce que nous n’aurions jamais osé espérer. Le cœur est pur, lorsqu’il ne s’embourbe pas dans le matérialisme et la convoitise, mais s’éclaire de l’espérance du Royaume des cieux. Les persécutés eux-mêmes sont heureux quand la liberté évangélique leur rend le courage de résister aux conformismes, aux mensonges voire aux injustices qui nous entravent.

Heureuse société qui n’étouffe pas l’appel des pauvres. Ce dimanche, rêvons même d’une société qui accepterait cette sève évangélique, même si elle devait la mettre en crise ; et cela non pas au Moyen-Orient ou sur l’autre rive de la Méditerranée nous ny sommes pas mais ici, dans notre monde occidental.

Certes, quand Jésus a prononcé les béatitudes, il n’a pas développé un programme politique : mais quel ferment dans ses paroles ! Ceux qui l’accusèrent de subvertir la Loi et le Temple ne se sont pas entièrement trompés. S’il ne propose pas de remplacer la Loi par une autre loi, la sève évangélique travaille de l’intérieur les acteurs de l’ordre social quel qu’il soit. Rêver ainsi, c’est puiser à la source de vie la plus profonde : à  la justice qui découle su Dieu amour. La solidarité qui en provient lie notre commune fraternité à la révélation de la paternité de Dieu.

Estavayer 29 janvier 2017

 

3e dimanche A

Matthieu 4, 12 - 23

 

Déjà, Jean le Précurseur est emprisonné par Hérode. Jésus prend le relai, non dans son village de Nazareth retiré entre les collines, mais à Capharnaüm, au bord du lac. Ce petit port de pêche est traversé par la voie romaine qui reliait Damas, le port du désert, à Césarée, le port de la Méditerranée. Ville frontière, elle disposait de postes de douane et de garnisons.

La Galilée était entourée de terres païennes : au Nord Tyr et de Sidon (l’actuel Liban), Syrie à l’Est, et Décapole au Sud-Est (Jordanie). Elle est séparée de la Judée par la Samarie ; dans ce carrefour, guerres, invasions et migrations successives avaient brassé les peuples ; les juifs de Judée ne croyaient guère que des gens ainsi exposés fussent fidèles à la tradition de Moïse. C’est à ce "ramassis" que Matthieu applique l’oracle d’Isaïe :

« Pays de Zabulon (Nazareth) et pays de Nephtali (Capharnaüm), carrefour des païens… Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ! »

Pour l’évangéliste, il s’agit de Jésus venu « illuminer ceux qui demeurent dans les ténèbres et l'ombre de la mort, pour guider leurs pas dans le chemin de la paix » (Lc 1,79) Un Chartreux du XVIe siècle actualise ainsi : « Tout ce qui se trouve dans notre intelligence, dans notre volonté ou dans notre mémoire, et qui n'est pas Dieu ou n'a pas sa source en Dieu, autrement dit tout ce qui en nous n'est pas à la gloire de Dieu et fait écran entre Dieu et l'âme, est ténèbres. »

Jésus nous précède encore au « carrefour » des païens de notre temps. À la clôture du jubilé de la fondation de notre Ordre, hier, et au cœur de la Semaine de prière pour l’unité, rappelons-nous que saint Dominique, à la suite de Jésus, rejoignait les hommes là où ils vivaient, respectant leur valeur avant de leur annoncer la nouveauté de l’Évangile qui rassemble les hommes dans une famille, celle d’un Dieu Père que n’enferment pas nos frontières.

Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche ! Jésus reprend les accents du Baptiste prisonnier d’Hérode. « Convertissez-vous » ! Ne risquez pas la sclérose du cœur car alors la Parole de Dieu glisserait sur vous comme l’eau sur les plumes des cygnes ou des foulques de notre lac.

Ce Royaume des cieux est à la fois le règne d’un roi juste (Jésus) et le domaine sur lequel s’exerce sa justice. Domaine non géographique qui recouvre nos familles, notre entourage, nos métiers. Jésus appelle les premiers disciples Pierre, André, Jacques et Jean, des pêcheurs, là-même où ils œuvraient, sur leur barque.

Au temps de Jésus, ce n’était pas les rabbins qui appelaient, mais les disciples eux-mêmes qui se mettaient en quête d’un rabbin. Jésus ne se fait pas élire, ce n’est pas nous qui le choisissons, c’est lui qui suscite l’appel dans les cœurs. « Si tu cherches par où aller, accueille le Christ, car il est le Chemin ! », écrivait Thomas d’Aquin. On ne reporte pas au lendemain la relation à celui qui vient nous rejoindre au profond de nous. « Aussitôt, laissant leurs filets ils le suivirent », note Matthieu.

Mais pourquoi Jésus se met-il en quête de collaborateurs ? L’évangéliste le révèlera bientôt : il est pris de pitié pour les foules harassées, perdues comme des brebis sans berger. Pour ne pas s’affronter seul à une telle misère humaine et spirituelle, il appelle aussitôt deux disciples, deux frères Pierre et André : Pierre, fondateur de l’Église de Rome et André considéré comme celui de l’Église de Constantinople, cœur de l’orthodoxie. Voyons là un autre rappel de l’universalité de la mission de Jésus. Ces marins devenant pêcheurs d’hommes tirent l’humanité de la mer, lieu de tous les périls pour les juifs de ce temps-là. Ils nous empêchent de désespérer comme il apparaît dans l’évangile du jour :

« Jésus, parcourant toute la Galilée, enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Royaume, guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple. »

Aujourd’hui comme autrefois, la suite de Jésus comporte deux volets : être avec lui, en amitié, en confiance, et nous laisser enseigner par sa parole : pour nous, écouter la Parole Dieu c’est la recevoir des Écritures, de la Bible donc, et aussi du témoignage de frères et sœurs qui en vivent autour de nous, et bien sûr, de l’Esprit Saint. Cette suite de Jésus-Christ ne doit pas nous faire peur : du premier appelé, Pierre, nous savons ce qu’il en advint ! Un reniement, mais aussi le martyre !

Nous avons entendu l’invitation de Paul : « Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ […]  Qu’il n’y ait pas de division entre vous… Le Christ est-il divisé ? » Nous sommes les disciples d’un Dieu Père, Fils et Saint Esprit. En Dieu lui-même, il y a communion dans la diversité des personnes. Jésus-Christ est là pour que nous formions un seul corps dont il est la tête (Col 1,18). Notre foi au Dieu qu’il révèle nous aide donc à vivre la communion dans la diversité. Que notre souci d’unité ne se résume pas à une semaine de prière au milieu du mois de janvier.

Il est difficile de construire la paix, de se réconcilier en vérité ! Des germes de divisions affectent familles, communautés, Églises et nations !  L’histoire du christianisme est marquée par des conflits mortifères. La catholicité ou l’universalité de l’Eglise se construit dans le terreau de Galilée, carrefour fraternel de tant de peuples divers ! Dans notre Galilée, fasse l’Esprit que vienne le règne de Dieu en nos cœurs pour que nous soyons témoins de la joie et de la fraternité de l’Évangile ! 

Monastère 22 janvier 2017

 

 

Dimanche 15 janvier 2017

Is 49, 3-6; Jn 1, 29-34

Homélie

Des milliers de jeunes viennent de se réunir au nom du Christ du 28 décembre au 1er janvier 2017 à Riga pour une nouvelle étape du « pèlerinage de confiance sur la terre », initié par Taizé à la fin des années 70. Dans un message à leur intention, le Pape François, "proche de ceux qui ne se laissent pas voler l’espérance", écrit : « Vous manifestez votre désir de ne pas laisser les autres décider de votre avenir […] beaucoup de personnes sont déconcertées, découragées par la violence, les injustices, la souffrance et les divisions […] Mais le mal n’a pas le dernier mot. »

Le dernier mot est à l’amour et au don de soi. Toute vocation au baptême, à la confirmation, au mariage ou à un service s’inscrit dans le sillage de l’amour que manifeste Jésus. Les lectures de cette messe nous donnent déjà à contempler celui en qui l’amour sera plus fort que la mort.

« Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas, celui qui vient derrière moi, dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale … mais c’est pour qu’il fût manifesté à Israël que je suis venu baptisant dans l’eau. »

C’est l’Esprit qui révèle à Jean et à Israël qui est vraiment Jésus. Nous venons de l’entendre, Jean Baptiste, après avoir annoncé et préparé la venue du Christ-Messie, désigne publiquement Jésus Agneau et Fils de Dieu. « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ! » Nous reprenons cette invocation à quatre reprises à chaque messe, avant de communier ; elle fait écho à des chants d’un ancien prophète (Isaïe) : dans la langue de Jésus, l’araméen, le même mot signifiait "serviteur" ou "agneau". Isaïe parle de Serviteur, Jean d’Agneau. Le Serviteur qu’annonçait Isaïe devait rendre espoir au peuple en exil à Babylone  dans les années 550 avant Jésus. Ce mystérieux serviteur, Isaïe le prédit simultanément « traité comme l’agneau qu’on traîne à l’abattage, comme une brebis muette devant les tondeurs... » (Is 49 et 53). Au fait, un tel animal, que peut-il apporter de plus que sa laine et ses gigots ? Sauve-t-on le monde en se laissant égorger ?

Autour de Jean-Baptiste, se presse de même un peuple en attente d’un sauveur. Pour Jean ce sera Jésus, Agneau de Dieu, qui portera le péché du monde, sa tête embarrassée dans la couronne d’épines comme le bélier d’Abraham dans le buisson, remarquaient les Pères de l’Église : Jésus Nouvel Isaac, Fils bien-Aimé du Père, accomplira le sacrifice jusqu’au bout pour filtrer tout mal, et revenir de toutes nos morts et, folle espérance, de la mort elle-même. « Celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit :"L’homme sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est celui-là qui baptise dans l’Esprit Saint. "Oui, j’ai vu, et je rends ce témoignage : c’est lui le Fils de Dieu », proclame Jean.

Si Jean Baptiste avait conduit Jésus à la synagogue en le désignant Sauveur, on ne l’aurait pas cru, note Jean Chrysostome : « Mais qu’au milieu d’une grande foule rassemblée au bord du Jourdain, Jésus reçoive le témoignage clairement exprimé du haut du ciel, que l’Esprit Saint soit descendu sur lui sous la forme d’une colombe, voilà ce qui confirmait le témoignage de Jean sans aucun doute possible. »

Cet Agneau, ce Fils de Dieu, est notre Sauveur. Le poids du péché qu’il porte, c’est le chaos et la dysharmonie que celui-ci introduit dans la création. On le constate, à chaque époque, par la présence de la violence, de l’injustice et du mensonge sous toutes leurs formes qui parasitent nos relations. Mais qu’a changé la venue de Jésus? Les injustices, jalousie et mensonges seraient-ils absents de la vie des chrétiens ? Aujourd’hui, la souffrance d’innocents sous les bombes, semble même faire le lit de l’athéisme. Dans les génocides, c’est souvent Dieu lui-même qui est l’accusé. À se demander si l’homme est sauvable ! Dès lors, à quoi bon un Messie Agneau de Dieu ? Ne fallait-il pas plutôt un tigre ou un lion ?

L’Agneau de Dieu n’a pas guéri la violence par des coups de force : il assuma dans sa chair les injustices et les blessures des humains, montrant ainsi la vanité et la cruauté de ce péché du monde. L’œuvre de Dieu en Jésus, si nous la contemplons, n’a plus besoin de nos pauvres justifications de la souffrance des innocents, si mystérieuse soit-elle. L’innocent crucifié interdit de lier souffrance et malédiction. Ce qui a conduit à la croix l’agneau sans tache, c’est sa solidarité sans limites avec les pauvres de toute sorte : dans sa parole et ses actes, il a lutté contre ce qui déconstruit l’homme. Si l’on nous demande où est Dieu dans nos maux, osons d’abord clamer où il n’est pas : Dieu n’est pas derrière les gens qui sèment l’injustice, la désolation et la terreur ; ils le trahissent et le déshonorent par là-même. Qui contemple celui en qui l’amour fut plus fort que la mort, se sait aimé par lui et saisi par cet amour, ne peut plus être indifférent, devant le péché du monde.

Monastère, 15 janvier 2017

 

Épiphanie 2017

 Is 60, 1-6 ; Ep 3, 2-6 ; Matthieu 2,1-12

Homélie

Les fêtes de Noël et de l’Epiphanie ont  chacune leur symbolique. La nuit de Noël est focalisée sur le bébé emmailloté de langes ; Jésus, Fils de Dieu incarné dans un petit d’homme, épouse nos précarités ; quelles que soient celles-ci, la générosité de Dieu les a rejointes. Ce Dieu enfant descend dans nos obscurités pour les éclairer. Devant lui, l’exigence d’humilité, de fraternité, de solidarité semble presque naturelle.

Aujourd’hui, les mages ont trouvé place dans notre crèche ; ils sont un rien plus majestueux que les bergers. À l’Épiphanie cependant, la liturgie dévoile la portée du salut en Jésus ; salut offert à chacun/chacune, comme à toutes les nations. Quelle personne n'aspire au bonheur au-delà de notre pouvoir ? Jeunes ou moins jeunes, au secret de nos cœurs, nous désirons la Lumière et L’amour véritables. Les mages, l’Évangile ne mentionne pas leur nom, sont des sages versés dans la science des astres ; ils connaissent les chemins des constellations et savent lire les signes du ciel. Venus de Chaldée, l'actuelle Iraq, ils représentent l’humanité en quête d’un salut.

Dans notre première lecture, Isaïe s’adresse au peuple revenu d’exil qui ne trouvait pas le salut auquel il avait rêvé. Il reprend les thèmes de ses devanciers en dessinant une nouvelle épiphanie. Plus que la restauration d’Israël après l’exil, il révèle la mission du peuple de l’Alliance : manifester à toute la terre, les œuvres que Dieu veut réaliser pour elle : « Debout, Jérusalem ! Resplendis : […] Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore.  » (Is 60, 1-3). La lettre aux Éphésiens précise : «  Ce mystère, c’est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile » (Ep 3, 6).

À remarquer, la tradition occidentale solennise le mystère de la crèche. Les Eglises d’Orient fêtent la manifestation de Dieu dans trois volets : les mages à la crèche ─ autrement dit le salut à toutes les nations, le Baptême de Jésus ─ le jour où la voix du ciel révèle celui qui est la source de notre salut, le Fils bien-aimé, et enfin les noces de Cana, où Jésus accomplit le premier signe dans l’évangile de Jean : l’eau des jarres de purification devient vin nouveau, signe d’Alliance nouvelle. Son abondance montre que sont ainsi « bénies toutes les familles de la terre » (Ps 72).

« Nous avons vu se lever son étoile » (Matthieu 2. 2). En un temps où l’on s’orientait par les étoiles, les Mages ont suivi l’une d’elles jusqu’à Jérusalem, puis Bethléem. Dieu leur offrait des signes familiers, mais pour les interpréter ils recourent aux prêtres et aux scribes instruits des Ecritures qui leur permettent d’atteindre le terme, Bethléem :

Mt 2, 6  Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es nullement le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël.

Retenons que Dieu donne rendez-vous à chacun/chacune de manière personnalisée, et c’est à chacune/chacun de répondre. Ainsi les mages, qui observent les astres, s’inscrivent dans la lignée d’un autre païen de la Bible, Balaam, propriétaire d’un âne qui parlait ; il vivait au temps de la conquête de la Terre Promise : « Je vois, prophétisait-il, mais non pour maintenant ; je l'aperçois, mais non de près : un astre de Jacob devient chef, un sceptre se lève, issu d'Israël » (Nombres 24. 16 et 17). L’étoile qui figure sur le drapeau israélien s’y réfère : les scribes eux n’ont pas reconnu, dans l’enfant pauvre de Bethléem, l'astre d'en haut. Gabriel est envoyé à Marie : celle.ci dit oui. Des songes instruisent Joseph sur sa mission : il y consent. Les bergers, au champ, derrière leurs troupeaux, n’avaient guère accès à l'enseignement de la Loi : là où ils vivent, des messagers divins en font les premiers destinataires de la joie de Noël.

Dieu éveille même la conscience du roi Hérode par une nouvelle, la naissance d'un roi des Juifs en dehors de son palais. Alarmé, il ne se déprend pas de son pouvoir et répand la terreur autour de lui. Un Père de l'Église remarque : « Tu assassines ces faibles corps d’enfants parce que la peur assassine ton cœur. »

L’étoile est un symbole : celle des mages est signe que Dieu cherche chacun/chacune dans sa culture. A la crèche, ceux-ci vident ou libèrent leur main : l’or qu’ils apportent à Jésus symbolise la royauté, l’encens, le sacrifice qu’il offrira en croix, et la myrrhe, sa dignité par-delà la mort sur la croix. Et ils s’en retournent chez eux par un autre chemin, changés, convertis. Ils n’ont plus rien dans les mains ; à l’inconnu qu’ils croiseront, ils offriront un cœur renouvelé dans la foi et l’amour.

Qu’en est-il de nous-mêmes ? Après ces fêtes, saurons-nous porter attention aux signes qui nous conduiront à Jésus ? Instructif une hymne du matin de l’Épiphanie :

 

Plus de signe dans la nuit,/L'étoile est morte./Mais Dieu, là, dans son Enfant/Donné au monde./Jésus Christ est révélé/Au cœur de l'homme.

 Plus de voix venue du ciel/Quand Jean baptise. /Mais Jésus, Dieu reconnu /Dans sa Parole,/Quand lui-même la redit/ Au cœur de l'homme.

 Plus de jarres où réveiller/La joie des noces/Mais du vin changé en sang/Nouveau prodige !/Dieu, notre hôte en Jésus Christ/Au cœur de l'homme.

Que l’Esprit Saint nous donne de revenir à notre quotidien… par un autre chemin ! Dieu, rappelle saint Irénée, « s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » : Saurons-nous demain et après-demain nous ouvrir à son don ? Puisse l’Esprit nous inspirer les gestes de fraternité et d’amour, les témoignages de joie signes de la Bonne Nouvelle de Noël et de l’Epiphanie.

Monastère 8 janvier 2017

 

Sainte Marie Mère de Dieu

1 janvier 2017

Depuis huit jours nous sommes sous le charme de la naissance et de la petite-enfance de Jésus. C’est une fragilité qui nous touche : comme une promesse d’avenir, de renouveau, dans l’incertitude même que provoque un tel abaissement.

Le fils de Dieu a été bien pauvrement accueilli à Bethléem lors du « recensement de tout le monde habité ». Il est né dans une mangeoire d’animaux, lui, le Fils de Dieu, mis au rang des bêtes dans une étable… reconnu seulement par des bergers (eux-mêmes relégués au rang des animaux qui sont leur habituelle compagnie…). Le fils de Dieu sera finalement reconnu à travers le témoignage de mystérieux princes étrangers, des mages qui apparaissent puis disparaissent, mais allumeront derrière eux le feu cruel de la jalousie d’Hérode le Grand (il faudrait dire plutôt « le mégalo ») : la sainte Famille en récoltera l’épreuve de l’exil, puis, de retour, l’installation dans la méprisée Galilée des Nations.

Au cœur de ces vicissitudes, au huitième jour après la Nativité, nous célébrons aujourd’hui la circoncision de l’enfant juif né de Marie et l’imposition de son nom : le saint Nom de Jésus, révélé par l’ange, et qui signifie « Dieu sauve ». C’est pour nous l’occasion de contempler le mystère de fragilité et de grandeur du Roi de l’univers qui a voulu naître en notre humanité, pour la sauver, naître d’une femme. Ainsi Marie, vierge incomparable, est invoquée sous le titre — aussi logique qu’incroyable – de « Mère de Dieu » (Theotokos).

Au sens premier, étymologique, Theotokos signifie « celle qui enfante Dieu ». Elle a enfanté Dieu, celle qui, sans connaître d’homme, a accueilli l’annonce de l’ange. Elle nous l’a donné, comme un enfant à accueillir : quel mystère !

Ainsi Dieu a-t-il voulu entrer pauvrement en ce monde qu’il a créé. Pourtant « pour faire un homme, mon Dieu que c’est long »…, et que c’est compliqué ! Et que dire de faire un homme qui pourrait devenir un Sauveur ! ? Dieu aurait pu préférer entrer autrement en ce monde, peut-être à l’improviste pour mieux le sauver ; entrer en ce monde comme un homme déjà fait, déjà fort, éduqué, ayant autorité. Il aurait pu surgir sans que soit connue son origine, à la façon du mystérieux Melchisédech, « sans père ni mère », apparu à Abraham. Il aurait pu s’affranchir de la vulnérabilité, de la pauvreté, de l’éducation, du travail… N’est-ce pas là d’ailleurs une tentation de nos sociétés modernes, de vouloir cloner des sujets parfaits, modelable à souhait, aptes à faire des « dieux » ou des esclaves… ? Mais Dieu ne l’a pas voulu ainsi : « À la plénitude des temps, il a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la Loi… » (cf. Ga 4, 4). Pourquoi ? Quelle sagesse se manifestait en de telles dispositions ? À coup sûr, une vérité profonde sur Dieu et sur nous : sur lui, qui nous aime d’un amour aussi infini que délicat ; sur nous, qu’il a fait à son image et qu’il respecte comme sa plus belle œuvre.

Aujourd’hui nous n’honorons pas la Mère de Dieu comme une « déesse-mère », mais bien plutôt comme celle qui nous donne le Prince de la Paix, sous les traits d’un humble enfant. Marie nous montre même la manière d’accueillir cet enfant qui est Dieu : avec foi et confiance en les dispositions divines.

Marie ne sait peut-être pas bien comment s’est formé en elle le Fils éternel du Père… mais elle accueille l’Esprit qui souffle où et comme il veut en son âme et sur tout son être disponible à l’œuvre divine.

Nous ne savons sans doute pas trop comment en nous se forme la Vie nouvelle et la paix que nous appelons de nos vœux en ce premier jour de l’an 2017 — où nous faisons mémoire de 5 siècles d’essai de réforme… Mais soyons confiants, à l’exemple et par l’intercession de la Vierge de Nazareth, sainte Marie, Mère de Dieu (Theotokos), confiants d’une foi pure, et disponibles à l’Esprit-Saint qui forme et réforme toute chose. Laissons Dieu-fait-petit-enfant nous enfanter à la vie nouvelle et à la paix par les moyens qu’il a voulu !

 Estavayer-le-Lac, fr. Nicolas-Jean Porret, o.p.

 

 

Noël 2016

Minuit 2016

Accueil

Aucune liturgie n’a trop d’éclat pour célébrer le Seigneur qui vient, aucune non plus trop discrète pour exprimer l’humilité avec laquelle il  vient.

Nous faisons tant d’efforts pour escalader le ciel, le Messie de Dieu, le Désiré des nations, le Prince de la paix descend à nous. Exultons ensemble en cette nuit sainte et ouvrons-lui nos cœurs.

 Lc 2, 1-14

Nous voici à nouveau devant l’événement de notre histoire, mystérieux entre tous, l'Incarnation ! Inouï rapprochement de Dieu avec ses créatures, initiative d’amour qui meut l’univers et continue à nous émouvoir ! Cette nuit, c'est sur Dieu que veille Marie en ce petit être démuni, à peine né et déjà menacé par des hommes. Et c'est Dieu en Jésus et Jésus en Dieu qu’elle aime et berce, nourrit et protège. Fragilité, dépendance, dénuement sont les repères fournis aux bergers pour reconnaître le Messie de Dieu ; le Désiré des nations est ainsi l’un des leurs.

 Cette nuit-là, l’extraordinaire s’est déroulé dans l’ordinaire : au terme du périple d’un couple, vient le temps où l’épouse doit enfanter ; elle met au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillote et le couche dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. Dans la même région, aux bergers qui passaient la nuit dans la garde de leurs troupeaux, l’ange du Seigneur se présente, et la gloire du Seigneur les enveloppe de sa lumière. « Il vous est né, aujourd’hui, un Sauveur qui est le Messie Seigneur. « Et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Stupeur ! Le Désiré des nations qui s’accommode de l’ordinaire de notre existence ! Marie, femme toute simple, fait pour son enfant les gestes simples que font les mères, alors que son petit est Fils de Dieu. Là, dans le froid de la nuit, pointe l’espérance, grande joie pour le peuple et pour nous.

Cette merveilleuse rencontre entre l’histoire des hommes et la révélation de Dieu ne doit générer aucune crainte cette nuit-ci : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’Il aime. » Tout petit, emmailloté de langes, et un jour crucifié et ressuscité, ce Messie du Seigneur est l’image du Dieu invisible, le premier né de toute créature. Sous d’humbles signes, il rend manifeste l’inexplicable aux pauvres, à chacun/chacune de nous.

Ainsi se révèlent les merveilles Dieu. Mais dans notre vie telle qu’elle va, plus de bergers ni même de Marie et Joseph, à moins que nous les relayions ! Et l’enfant-Jésus, l’Emmanuel, où est-il ? Dieu, si démuni dans notre monde, a besoin de tous et toutes ; il compte sur nos soins, notre amour, notre tendresse. Sauver Dieu de l’indifférence ou de l'enfer de la haine et de la guerre ! Où donc ? Dans le malade qu’aide un bien-portant, le prisonnier à qui une personne libre rappelle sa dignité, l’exclu social ou le mendiant auquel nous ne refusons pas notre regard, celui qui attend notre pardon ou avec lequel nous nous laissons réconcilier. Dieu s’est fait homme pour que l’homme, créé à son image, devienne plus humain et ainsi à la ressemblance de l’Emmanuel. Il nous fallait l’enfant nu sur la paille, le crucifié du calvaire et le ressuscité de Pâques, pour parvenir à reconnaître nos abîmes et les offrir à l’abîme d’amour d’un Dieu Père.

Matin de Noël

Accueil

« Christ est descendu du ciel, courez vers lui ! Christ est sur la terre, exaltez-le », clame saint Grégoire de Naziance ! À minuit, l’évangile de Luc révélait l’intimité et la fragilité de Dieu à travers l’enfançon de la crèche, comme au cœur de nos vies. Ce matin, Jean révèle l’immensité du mystère du nouveau-né. Le Verbe s’est fait chair. La Parole même de Dieu assume la fragilité de notre condition. Il vient à nous, pour nous ; accourons vers lui, nos cœurs abandonnés à l’espérance et à la miséricorde qu’il nous offre.

Jean 1,1-18

Le désir d’infini qui secrètement nous soulève, tout l’or du monde ne pourrait l’assouvir. La fragilité, le péché, notre expérience humaine ne permet pas de les nier. Ainsi sommes-nous autant collés à la terre qu’habités d’élans qui semblent nous dépasser. Limites et ouvertures, contradiction de notre nature humaine ! Mais pour nous, le Verbe fait chair ne nous met pas devant une falaise infranchissable. Jésus Très-haut et Très-bas restaure en nous l’image de Dieu dans laquelle il nous a créés.

Dieu demeure Dieu, Tout-Autre et notre Père, mais nous n’ignorons plus le chemin pour aller jusqu’à lui. Jésus est ce chemin. Dieu si grand mystère, et Jésus si proche. L’Évangile de Luc, à la messe minuit, et celui de Jean ce matin nous le révèlent. Tant de louange et de gratitude affleurent en nous pour ce Très-Haut devenu le Tout-Petit emmailloté de langes.

Jean, dans l’évangile du jour déploie ce mystère sur un vaste horizon. Avant le bing bang, « Dieu, le Verbe il l’était ». Avant le commencement du commencement, le Verbe était auprès de Dieu, « tourné vers Dieu ». Plus tard Jean mettra sur les lèvres de Jésus ces mots : « Mon Père et moi, nous sommes uns. »

Verbe, Parole, n’est-ce qu’une abstraction ? Dieu dit : cette expression, aux premières pages de la Bible, scande le récit de la création : nos paroles ne construisent pas toujours, celle de Dieu est créatrice ! Jean les résume en quelques mots : « par Lui tout devint, sans Lui rien ne devient. » En d’autres termes, par lui tout a été fait et sans lui, pas d’avenir ! Ne nous scandalisons pas sur le fait que ce bébé de Bethléem Jésus, nom qui signifie Dieu sauve, renouvelle la création. De ce renouvellement, Jean laisse deviner la teneur ; il est vie et lumière.

Il y a vie et vie : plus qu’une affaire d’avoir, c’est une question d’être. Vie de surface ou vie authentique. Il y a la vie d’hommes et de femmes qui ne sont que puits d’ambitions et d’inquiétudes. Il y a les aimants et les confiants. Joseph et Marie discrets mais puits d’amour auxquels Jésus, Verbe créateur, est remis, comme lui-même se remettra au Père à son agonie.

Lumière : il y l’étoile à laquelle obéissent mages et bergers : elle leur ouvre la route vers Jésus ; il y a les lumières des savants docteurs de la Loi ou d’un Hérode ou certains spots de l’actualité qui ne pénètrent pas dans le clair-obscur de la crèche. Pourquoi tant d’insensibilité aux paroles et aux actes de Jésus ? Comment justifier notre propre résistance à la lumière de son Évangile ? Ceux qui s’exposent à ses rayons, clame Jean, deviennent fils de Dieu. Fils/filles dans l’unique Fils !

« Le Verbe s’est fait chair et il a dressé sa tente parmi nous. » Au désert, dans la Tente de l’Alliance, Dieu campait au milieu de son peuple. Il demeure au milieu de nous en Jésus. Le Verbe s’est fait chair et il demeura parmi nous ! Parole qui refuse la violence. Il ne crie pas, prophétisait Isaïe. Il s’est fait petit enfant, terme qui provient du latin et signifie "qui ne parle pas" ; durant quasi trente ans, il ne s’est guère manifesté publiquement. Quand il s’est mis à parler, il accueillait et écoutait avant de répandre une parole de salut, de pardon, de guérison, d’amour. Aujourd’hui, par sa parole et ses actes, il nous appelle à la vie et la lumière pour que nous ne gaspillions pas les nôtres dans l’éphémère de nos promesses et la répétition de nos demi-vérités. Est-ce parce que nos mots pèsent peu que nous bavardons sans nous écouter mutuellement ? Sans compter ces mots qui blessent, médisance, dérision, mensonge, … Dieu-Parole connaît l’homme qu’il a créé : son Verbe nous rejoint dans cette condition blessée. Joie du mystère de sa miséricorde !

Dans nos quotidiens, le langage de Dieu est celui de l’Évangile. Ce livre, à travers les combinaisons de lettres, ce sont les paroles et les actes de Jésus qui le constituent. À nous de nous suspendre à ses lèvres ou à celles de ses intimes, Marie et Joseph, Anne et Siméon, dont les évangélistes Marc, Matthieu, Luc et Jean nous rapportent le témoignage, à nous d’entendre ceux et celles qui autour de nous inscrivent l’Évangile dans leur vie. C’est ainsi que nous apprendrons la langue de Dieu, la langue de l’amour.

A ceux qui l’écoutent, Le Verbe fait chair donne de devenir enfants de Dieu. Pour parvenir à croire au grand mystère, il faut peut-être apprivoiser le silence qui n’est pas le vide : il est désirable de nous y initier à la présence du Royaume de Dieu dans le quotidien où il germe sans tapage, à la manière du grain semé cet automne et du levain dans la pâte de nos bons pains.

Dieu notre Père, plus haut que la voix des prophètes, s’élève aujourd’hui le silence d’un enfant qui dort : ton amour a percé nos ténèbres. Dans cet enfant nouveau-né, fais-nous reconnaître ta Présence vivante, reflet resplendissant de ta Gloire aux siècles des siècles. AMEN

 Estavayer, matin de Noël 2016

 

 

Quatrième dimanche d'Avent

Annonciation à Achaz et à Joseph

Isaïe 7, 10-14. Matthieu 1, 18-24.

Homélie

Nous voici à sept jours de Noël, l’évangéliste focalise notre attention sur les parents de Jésus : deux fiancés ─ certainement jeune encore pour ce qui est de Marie ─ qui vont devenir époux/épouse. Et Dieu vient quelque peu bousculer leurs projets. Matthieu résume la situation : « Or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle [Marie] fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. » Le rêve de Joseph allait s’écrouler. Tout fiancé serait remué à moins ! Mais l’Evangile qualifie Joseph d’homme juste, c’est-à-dire qui connait la Loi. Un adage latin dit : summum jus, summa injuria, en d’autres termes, la rigidité juridique peut aboutir à des sommets d’injustice, mais méditée, la loi nous ajuste à Dieu, à autrui et à nous-mêmes. Certes, dans ces circonstances, la lettre voudrait que la fiancée soit répudiée voire lapidée. Mais homme de silence, Joseph prend le temps de réfléchir. Ainsi il n’envisage ni de venger son honneur, ni de défendre sa réputation, ni de reconquérir sa fiancée que d’ailleurs il ne juge pas, ce que la lettre de la Loi lui permettrait. Pour lui, il renverra Marie, mais en secret, dans la discrétion, laissant à Dieu le soin de juger.

Il avait formé ce projet, lorsque l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ; elle mettra au monde un fils, auquel tu donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »

A remarquer, l’Evangile note que Joseph dort ; ayant ainsi déposé ses soucis, il est réceptif aux motions de Dieu. Parler de songe, pour Matthieu, c’est suggérer que Dieu lui parle, comme à Jacob autrefois. Dieu ne s’absente pas de nos heures de trouble. Contre le cours normal de sa tradition, Joseph prend chez lui son épouse ; et voici qu’il se prépare à accueillir, avec Marie, son enfant et son Dieu. Il lui revient, père adoptif, d’introduire Jésus dans la descendance de David. Dieu ne le laisse donc pas au bord du chemin !

Le messager céleste lui révèle deux titres de l’Enfant : « Il s’appellera Jésus, c’est-à-dire "le Seigneur sauve" » ; et « on lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui se traduit Dieu avec nous ». Il lui incombe donc d’accueillir le « Sauveur » d’Israël. À l’homme de silence par qui le Verbe de Dieu viendra jusqu’à nous, ce songe évoque sans doute l’histoire du roi de Juda Achaz, 730 ans plus tôt, dont le royaume est menacé par les armées étrangères ; ce roi, est invité par le prophète Isaïe à se confier au Seigneur en lui demandant un signe venant du ciel.

« Non, je n’en demanderai pas, je ne mettrai pas le Seigneur à l’épreuve. »

Achaz, est pressé par les ennemis des royaumes du Nord, de Samarie et de Damas, prêts à envahir son pays. Devant ce sombre horizon, il n’envisage qu’une alliance avec l’Assyrie, le puissant royaume de Babylone, pour prendre ses ennemis à revers. A celui qui est sans enfant et n’envisage que le court terme, le prophète donne ce signe : « Voici que la Vierge concevra, elle enfantera un fils et on l’appellera Emmanuel, Dieu avec nous. » Joseph, lui, s’éprouve sans doute touché. Le texte hébreu parle de « jeune fille » ; on ne connaît pas d’autre enfantement virginal dans la Bible où à diverses reprises Dieu donne la fécondité à des femmes stériles ou âgées, telles Sarah, la femme d’Abraham (Gn 18,13-14), Anne, la mère de Samuel (1Sm 1), ou Élisabeth, la mère de Jean Baptiste (Lc 1,5-13). Mais la traduction grecque, dite des Septante, œuvre de juifs d’Alexandrie quelque deux siècles avant Jésus, utilise l’expression : la vierge enfantera. Ils auguraient ainsi qu’un vrai sauveur ne peut procéder que de Dieu. Ce qui invite à ne banaliser aucune naissance : Dieu n’y est jamais absent.

Joseph accepte le signe : il accueille ainsi son Sauveur. Et grâce à lui, en dépit des apparences, des situations qui semblent sans issue, nous osons croire qu’avec la Parole de Dieu, il n’y a plus à désespérer de soi ni de personne, car devant Dieu, plus rien n’est jamais perdu. Notre Dieu ne cesse de sauver, d’ouvrir à chacun un avenir.

Ce Sauveur, Joseph le reçoit comme l’Emmanuel, « Dieu avec nous» :

Comment pourrait-il être davantage avec moi ? Petit comme moi, faible comme moi, nu comme moi, pauvre comme moi — en tout, il est devenu semblable à moi, prenant ce qui est mien et donnant ce qui est sien. Je gisais mort, sans voix, sans sens ; la lumière même de mes yeux n’était plus avec moi. Aujourd’hui est descendu cet homme si grand, « ce prophète puissant en œuvres et en paroles » (Lc 24,19). Il a « posé son visage sur mon visage, sa bouche sur ma bouche, ses mains sur mes mains » (2R 4,34), et il s’est fait Emmanuel, Dieu avec nous ! Guerric d’Igny, cistercien XIIe siècle.

Ainsi l’Emmanuel épouse notre condition humaine, dans la vie telle qu’elle va ; en prenant chair, il s’est fait proche des pauvres qu’égrènent les béatitudes. Il nous est solidaire jusque dans la mort. Telle est un versant de de l’Évangile : Dieu avec nous quelle que soit notre situation ! Grâce incommensurable, l’autre versant nous révèle que nous donc "des créatures capables de Dieu". « Le miracle chrétien, c’est que nous puissions être le Christ. Qu’il vive en nous, ce ne serait pas assez dire, mais que nous soyons Lui comme II est nous, c’est cela la merveille » (Mauriac). C’est ce dont il nous faut vivre et témoigner en ce temps d’Avent et de Noël. Dans l’épreuve et les imprévus de la vie, il reste à chacun/chacune de chercher où nous attend l’Emmanuel, où ce frère nous tend la main dans le quotidien.

Estavayer le Lac, 17 décembre 2016

 

Troisième dimanche de l’Avent

Isaïe 35,1-6.10 et Matthieu 11, 2-11

Accueil

Le troisième dimanche de l’Avent est le dimanche « Gaudeamus omnes in Domino ! » « Soyons dans la joie du Seigneur. » La joie ne se limite pas à un ressenti agréable, à la gaité ou l’euphorie. Le contraire de la joie est la tristesse et non la douleur ; toute résignation dans la tristesse nous déconstruit. La source de notre joie, puisons-la dans la Parole de Dieu qui est invitation à vivre de vie. Que sa lumière chasse de nos cœurs l’obscurité du péché qui nous enferme en nous.

 Homélie

A quelle source la liturgie de ce dimanche puise-t-elle la joie ? D’abord à la proclamation du prophète Isaïe : « Dites aux gens qui s’affolent : Prenez courage, ne craignez pas ! » Pour les juifs, destinataires de ce message quelque 550 ans avant Jésus, le salut, c’était le retour de déportation ; ils avaient enduré le siège de Jérusalem par les armées de Nabuchodonosor et beaucoup souffraient, à Babylone, un exil qui n’en finissait pas ! « Ils reviendront les captifs rachetés par le Seigneur […] dans une clameur de joie », promettait Isaïe.

La route la moins longue, pour revenir de Babylone, traverse le désert d’Arabie ; Isaïe prédit une sorte de joyeuse procession vers ce qui était le plus beau au monde pour ces déportés, la verte montagne du Liban avec ces grands cèdres, les collines du Carmel et la plaine fertile de Sarone. Le salut du Seigneur était concret : retrouver liberté et prospérité sur la terre des ancêtres. Le roi Cyrus, qui succéda à Nabuchodonosor, libéra effectivement ces exilés. Est-ce étonnant que les boiteux voulaient bondir comme des cerfs ?

Nous le savons, ce retour d’exil ne fut guère idyllique. Pour nous, ces promesses paraissent utopiques : nous sommes un peu comme Jean Baptiste dans sa prison. Il avait proclamé la venue d’un Messie doté de puissance qui exécuterait le jugement de Dieu, mettrait au pas les puissants, dont Hérode qui l’avait emprisonné, et nettoierait l’aire à blé pour ramener le peuple à la fidélité à l’Alliance. Mais ce qu’il entend dire de Jésus ne cadre pas avec les signes traditionnels de la présence de Dieu dans son peuple, par rapport à la Loi et au Temple, aux prières et aux jeûnes. Il n’annonce pas le feu du ciel contre les méchants.

Depuis son baptême, loin de s’attaquer frontalement au pouvoir romain, Jésus cite en exemple la foi d’un centurion ; à l’écart de Jérusalem, il parcourt les villages de Galilée plutôt que la ville nouvelle de Tibériade. Il ne fréquente pas les maîtres en vue et s’entoure de pêcheurs et de publicains. Il prédit même des persécutions pour ses disciples. Jean s’était fait petit pour que grandisse Jésus, mais rien de ce qu’il espérait ne pointe à son horizon. Est-ce le Messie dont le peuple avait besoin ? Troublé, il envoie des émissaires avec cette question : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? »

C’est la réponse de Jésus qui importe le plus dans ce récit. Il le conclut par cet éloge paradoxal de Jean :

Amen, je vous le dis : Parmi les hommes, il n’en a pas existé de plus grand que Jean Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume des cieux est plus grand que lui.

Ce propos, Jésus l’a signé au cours de la dernière Cène en lavant les pieds de ses disciples et en les invitant à faire de même entre eux. En cela, il s’est sans doute fait le plus petit, et à ce titre le seul plus grand que Jean. La proximité du Royaume, tient non pas à nos grandeurs ─ et en avons-nous vraiment ? ─ mais à nos faiblesses, puisque Jésus les assume.

Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Heureux celui qui ne tombe pas à cause de moi.

Certes, Jésus ne jeûne pas, mange avec les pécheurs, annonce la libération pour maintenant ; au nom d’un Dieu père, il pardonne les péchés ; s’il maîtrise les éléments lors de la tempête sur le lac ou à l’occasion de guérisons, simultanément il prédit sa montée à Jérusalem et sur la croix. « Es-tu celui qui doit venir ? » Comme chacune/chacun de nous, Jean Baptiste doit changer de regard sur le sauveur qui n’est en rien un magicien, ni un sage philosophe, ni un leader politique de gauche ou de droite, ni même un gourou qui attirerait les foules. Il est le Dieu Père, celui qui envoie son Fils chercher et sauver ceux qui étaient perdus. Le but du royaume de Dieu devient la dignité d’un homme debout : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant ! » Mais alors, quel rapport entre ce message et la joie que nous quêtons ce dimanche ? C’est la révélation offerte en Jésus, l’Alliance avec un Dieu de vie.

Il n’y a pas de Bonne Nouvelle sans que nous acceptions la responsabilité de rendre le Royaume de Dieu présent aujourd’hui, là où nous sommes, en signant par nos actes la foi en Jésus qui ne cesse de venir au milieu de nous : ce qui suppose une conversion permanente.

L’Évangile n’appelle pas une visibilité tapageuse : les poussées printanières du Royaume, Bonne Nouvelle, sont en faveur des pauvres de tous ordres, petits, pauvres, pécheurs, personnes privées de parole ou de liberté. Il ne nous est pas demandé de tout faire : des germes commencent à fleurir autour de nous : don ou demandes de pardons en famille ou dans le voisinage, bénévolats d’anonymes de tous ordres et mille services assumés par Caritas, Action de Carême et autres ONG. Ces germes sont une manière de prêter les yeux aux aveugles, tendre les bras aux boiteux, entendre le cri de l’opprimé. Les bonnes oreilles, les bons yeux, disaient un prédicateur, sont les livres des Écritures et la lumière de l’Esprit qui nous révèlent de qui nous sommes le prochain : « J’ai eu faim, soif, j’étais nu… et tu t’es approché de moi… chaque fois que tu l’as fait pour un de ces petits. »

L’écoute de la Parole de Dieu a cette vertu de mettre à jour nos blessures secrètes : peur de l’inconnu, de l’autre, violences intérieures, vieux ressentiments et préjugés, mais avec l’espérance de les guérir. En effet, la source d’amour qu’est cette Parole est source de guérison, de joie donc. Le Messie de Noël ne nous demande pas l’impossible : juste ces bonnes oreilles, ces bons yeux, et ce cœur qui écoute : alors une lumière de plus luit autour de la crèche de Bethléem.

Monastère, 11 décembre 2016

 

 

IMMACULEE CONCEPTION DE MARIE

Gn 3, 9-20 ; Ep 1, 3-12 ; Luc 1, 28-36.

Accueil

« Voici l’aurore avant le jour… » La Conception immaculée de Marie est cette discrète aurore de notre Salut : les lectures du jour retracent le dessein du Père-Créateur pour l’humanité ! D’Ève, la vivante et mère de tous les vivants, qui a transgressé la parole au jardin d’Eden, une descendante, Marie, ouvre une ère nouvelle : par son oui, le Verbe de Dieu devient l’un de nous. « En Jésus-Christ, il nous a choisis avant la création du monde pour que nous soyons, dans l’amour, saints et immaculés sous son regard » (Ep 1, 4).

Homélie

Nous voici au terme de l’Année de la Miséricorde. Celle que nous fêtons ce matin est la première du genre humain à qui Dieu fit miséricorde et de manière éminente ; la toute belle Vierge Marie, dès sa Conception Immaculée, est préservée du péché et de ses conséquences « par une grâce venant déjà de la mort de son Fils ». Invitée à se réjouir, à exulter de joie à l’appel de l'ange Gabriel parce que « comblée de grâce, le Seigneur est avec toi », Marie est légitimement saisie de crainte, ou mieux remplie de respect devant l'infinie miséricorde de Dieu qui « a posé son regard sur l'humilité de sa servante», chantera-t-elle.

Avec Paul, bénissons « Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ ! […] Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. » Marie, Dieu l’a prévenue de tout péché, « en celui par qui nous avons la rédemption, le pardon de nos péchés. » Dès sa naissance, Dieu l’a faite participante de la création nouvelle, délivrée du mal et du péché.

La fête du jour repose sur la révélation que la grâce de Dieu, plus grande que le péché, peut le vaincre, ce péché qui a blessé et blesse notre condition humaine.

« Adam, où es-tu ? » L’appel de Dieu qui s’éleva au jardin d’Eden après la chute de nos premiers parents ne cesse de résonner au long de l’histoire jusqu’à aujourd’hui. À chaque fois que l’homme ne voit en Dieu qu’un rival menaçant sa liberté, à chaque fois que le pécheur se détourne du pardon que Dieu lui offre et s’essouffle à courir après le mirage d’un bonheur à court terme, Dieu cherche l’homme, comme un Pasteur sa brebis, comme un Père son fils/sa fille égarée. « Où es-tu ? » Une voix s’est élevée d’une maison d’artisan de Nazareth : « Voici la servante du Seigneur. » En Marie, l’humanité se laisse trouver et étreindre par Dieu. Dans ce mystère d’un Amour offert, Dieu met certes du sien : mais ne le fait-il pas pour chaque personne, comme nous l’entendions aux Laudes : « Ne crains pas, je t’ai appelé par ton nom, tu as du prix à mes yeux, , car tu m’appartiens »(Is 43, 1) ?

Hommes ou femmes, chacun/chacune nous naissons  à la vie, plus ou moins marqués par les lourdeurs que s’est créée l’humanité de la préhistoire à nos jours : rivalités, accaparements, jalousies, violences, guerres, désespoirs. Que nous ne soyons pas dans l’harmonie d’un paradis terrestre, un regard autour de nous le démontre à l’évidence. Mais celui qui dit : « Où es-tu ? » aspire toujours, avec notre collaboration, à restaurer l’Alliance originelle. Monde neuf dans lequel, créé à l’image de Dieu, du Dieu amour en lui-même, la personne peut réapprendre à aimer. Et pour nous y aider, naît de Marie Jésus, l’Emmanuel qui nous montre le chemin. En lui rien ne fait obstacle à Dieu, homme vrai dont l’amour sans mesure connaît certes les tragédies de ce monde et en paie le prix, mais par sa Pâques éclaire d’espérance notre route ; sa lumière est gage de réconciliation, de paix et même de vie promise à la résurrection.

Marie, qui nous donna Jésus, portait en elle le germe de ce monde renouvelé, promesse de vie pour nous. Née toute pure, son chemin ne fut cependant jamais jonché de pétales de roses. Elle vit avec nous dans un monde où les épreuves n’épargnent personne. Elle les connaîtra les yeux ouverts sur l’enfançon de la crèche et tous ses visiteurs, sur les participants à la noce de Cana, debout au pied de la croix, ou encore, à Pentecôte, priant avec les disciples de son Fils au départ de leur mission. Joyeuse ou douloureuse, elle est là, debout et présente.

En cette solennité qui nous prépare à Noël, réjouissons-nous avec elle, Immaculée. Contemplons-la toujours simple et droite : en elles sont accomplies les promesses inouïes de l’épître aux chrétiens d’Ephèse : «  Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ. » Voilà l’espérance proposée au sein des épreuves que nous avons à traverser, chacun/chacune à notre manière.

Monastère 8 décembre 2016

 

Deuxième dimanche de l’Avent

Mt 3, 1-12 et Isaïe 11, 1--11

 Homélie

« Convertissez-vous, car le Royaume des cieux est tout proche. » La parole du Baptiste attire les foules. Jean le Baptiseur répercute ainsi le message du Prophète Isaïe : « À travers le désert, une voix crie : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route. » Dans quel désert avons-nous à aménager des routes pour lui laisser le passage ? Ces dernières années, la contrée aride était à la mode comme propre à faire le vide : les tensions internationales le rendent à nouveau plus dangereux. L’évangéliste Matthieu précise : « Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain venaient à lui, et ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés. » Surprenant, ce désert est situé au bord d’un fleuve où les foules se pressent pour entendre un homme vêtu de poils de chameaux et nourri de sauterelles et de miel sauvage.

L’advenue du Messie-Seigneur ne se produirait donc pas à Jérusalem, mais dans un désert qui est plus que le désert : non d’abord la vaste étendue asséchée, mais plutôt la sécheresse du cœur fermé sur lui-même, indifférent à Dieu, peu adonné à l’écoute ou l’empathie ! Ou encore l’individualisme suffisant, personnel ou politique, qui fait le vide autour de lui ? L’Avent peut être le temps de nommer nos propres déserts pour laisser émerger le désir de la terre nouvelle prophétisée par Isaïe :

En ce jour-là, un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur… Il ne jugera pas sur l’apparence ; il ne se prononcera pas sur des rumeurs. Il jugera les petits avec justice… du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant.

Dieu créateur, aujourd’hui comme hier, ne s’éloigne pas de nous, il s’approche. Jean apporte cette précision :

Moi, je vous baptise dans l’eau, pour vous amener à la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi…  Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu.

Pour amener à la conversion, Jean-Baptiste ne mâche pas les mots :

Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion, et n’allez pas dire en vous-mêmes : ‘Nous avons Abraham pour père’ ; car, je vous le dis : avec les pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham.

Pour les pharisiens et les sadducéens d’abord, les deux principaux groupements religieux d’Israël, et pour nous aujourd’hui chrétiens pratiquants, ces paroles redoutables n’incitent pas à déserter le quotidien mais à prendre de la distance par rapport aux fausses assurances qui l’usent ; des affirmations décisives sont avancées :

1. Vos comportements ne sont pas sans conséquence, le jugement de Dieu advient.

2. Il est illusoire de s’abriter derrière la loi ou le Temple avec son rituel liturgique si impressionnant soit-il, ou le baptême. « Je vous le dis : avec les pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham. » Autrement dit, la tradition, si riche soit-elle, ne garantit pas à elle seule l’Alliance avec Dieu ; notre baptême met en nous le germe du salut et non un gène qui se transmettrait de père en fils.

3. Fiez-vous à Dieu, convertissez-vous. La foi est une relation entre personnes, mais non limitée à un dialogue intime : « Produisez donc un fruit qui exprime votre conversion ! »

Et pourquoi pas les fruits prédits par Isaïe dont nous avons entendu tout à l’heure ces promesses inouïes :

La justice sera la ceinture de ses hanches et la fidélité le baudrier de ses reins. Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. Isaïe 11, 1-11

Ces promesses n’ont de sens que référées au Rameau qui sortira de la souche de Jessé, rameau sur lequel reposera l’Esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur – qui lui inspirera la crainte du Seigneur. Nous les nommons les sept dons du Saint-Esprit. Jésus sortant, des eaux du baptême en est surabondamment investi : sagesse et intelligence donnent de la lumière pour gouverner ; conseil et force rendent simultanément prudent et courageux dans les conflits présents à toute vie ; et connaissance et crainte du Seigneur offrent le discernement spirituel qui exorcise toute idolâtrie : et la crainte du Seigneur reprise une fois encore est ce respect affectueux, sorte de bonne odeur de Dieu en nous.

Isaïe peint une scène qui a saveur de paradis retrouvé :

Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra…

Cela n’est plus une pure utopie si nous donnons la première place au Prince de la paix, au bébé de la crèche, au crucifié du vendredi saint et au ressuscité du matin de Pâques. Où l’amour de Jésus-Christ est accueilli, les relations humaines sont transformées ; l’amour qui les transfigure retentira finalement sur la création toute entière (Rm 8.19 s.). Paul la déclare en travail d’enfantement. Remarquons que ce tableau paradisiaque ne gomme pas la diversité, mais celle-ci n’est plus synonyme d'hostilité, et le faible n’est plus la proie du fort. Le loup habitera avec l’agneau ! Le puissant et le faible se parleront : c’est cela qui change vraiment la vie.

Jean le Baptiste conteste la légitimité de ceux qui imaginent n’avoir plus besoin de conversion puisqu’ils sont les fils et les filles d’ancêtres glorieux. Paroles actuels pour les Églises de par le monde. La foi n’est pas un décor, un culte d’ancêtres : « Dieu a des enfants, disait un pasteur, il n’a pas de petits-enfants. » Des pierres, il a suscité des enfants à Abraham. Pour l’Évangile, il n’y a que des personnes crées à l’image de Dieu et appelées à devenir en l’Esprit de Jésus des fils et des filles de Dieu qui portent des fruits de l’Esprit qu’énumère Paul : «  amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. En ces domaines, la Loi n’intervient pas. »

Cela outrepasse nos possibilités et toutes prévisions sauf si nous renaissons avec l’Enfant de Noël : « Viens, Seigneur, ne tarde pas ! »…

Monastère 4 décembre 2016

 

Premier dimanche de l’Avent A

Mt 24, 42-51

Homélie

L'attente est la trame même de nos vies : nos pourquoi et nos rêves, nos besoins et nos recherches en portent la trace. Il y a de l’imprévisible dans toute vie, dans la précarité du travail ─ nous ne le voyons que trop ─ dans le handicap ou la maladie voire dans nos réussites. Dans toutes ces situations, l’attente invite à chercher à rebondir. On pourrait avancer que l'homme est vivant tant qu'il attend, tant que l'espérance est vive en son cœur. Le temps de l’Avent est l’occasion d’un rebond spirituel. Veillez, ne sombrez pas dans la torpeur, scande la liturgie !

Dans l’évangile du jour, Matthieu prophétise l’accomplissement des temps par des représentations peu conventionnelles : pas de signes dans le ciel, pas d'anges rassemblant les élus à coups de trompettes, mais tout se fait quotidiennement ; le Christ, au lieu de paraître comme un éclair qui brille du levant au couchant, s'insinue comme un voleur, dans la discrétion du plus quotidien de nos vies.

La figure avancée est celle de Noé. «  À cette époque, avant le déluge, on mangeait, on buvait, on se mariait… » L’ordinaire de la vie dans son horizon immédiat, mais la plupart des gens ne se doutaient de rien jusqu’au déluge qui les a tous engloutis. » Cette évocation n’entend pas nous paralyser de peur : la ferveur par la frayeur est indigne du Dieu de Jésus-Christ et de l’homme créé libre à son image. Avec Noé, nous voilà conviés à sortir de notre sommeil et à préparer ce qui advient. L’Avent est un temps de recul par rapport à l’ordinaire, à ses conformismes ou ses tracas qui obscurcissent nos vies ; temps pour cheminer vers plus de lumière.

Paul invite à rejeter les activités des ténèbres et à se vêtir pour le combat de la lumière. Le vieil Isaïe précise : «  Marchons à la lumière du Seigneur.  » L’attente n’est pas une punition, et déjà elle illumine le regard comme nous le constatons dans les yeux d’une future maman.

Dans ce monde aux évolutions sociales et technologiques rapides, la préoccupation ordinaire porte sur la maîtrise de l’imprévisible ; d’où notre recherche de sécurité, d’un emploi, d’un logement, de l’éducation et des soins pour chacun : recherches légitimes. La sécurité, l’attente prophétique invite même à la promouvoir pour chacun/chacune. Quoi de plus pertinent que de s’engager pour faire de nos épées, des socs de charrue, ou de nos lances, des faucilles ! Mais l’espérance chrétienne ne s’épuise pas dans l’organisation sociale ; la nouveauté de la venue du Fils de l’Homme défie nos représentations parce qu’imprévisible ; ne nous essoufflons pas à l’imaginer. Le défi chrétien consiste à discerner l’advenue de Dieu même dans les situations de pauvreté, de fragilité sociale, de vulnérabilité des personnes ; là-même, « Venez, /…/ marchons à la lumière du Seigneur », invite le prophète.

Si le Royaume est imprévisible, notre trépas l’est aussi : Alors deux hommes seront aux champs : l'un est pris, l'autre laissé; deux femmes en train de moudre à la meule : l'une est prise, l'autre laissée. La venue du Seigneur nous surprendra dans le plus quotidien. Mais pourquoi Dieu nous laisse-t-il ignorer le moment d’un passage aussi important ?  Pour que nous soyons vigilants ! répond saint Ephrem le Syrien. Il y a plus : quelle angoisse ne nous causerait la perspective d’une fin inexorablement programmée ? L’inéluctable fatalité ne plomberait-elle pas ce qui nous reste de liberté ?

« Dieu a soif de nous, soif de nous rencontrer », répète le pape François. Signe d’amour gratuit et source d’espérance, cette soif est essentielle à nos vies. Il n’y a pas de monnaie adéquate pour entrer en alliance avec Dieu, pas de marchandage utile : il reste à l’accueillir dans la foi et la gratitude. Veillons avec la Parole de Dieu qui nous met sur son chemin : Dieu offert par Dieu lui-même.

Nos couronnes ou nos chemins d’Avent avec leurs quatre bougies rappellent ces grandes étapes de l’histoire du salut, de la création à la venue du Messie : pardon accordé à Adam et Eve, foi d'Abraham et des patriarches qui croient au don de la Terre promise, joie de David quand s’annonce le Messie dans sa propre lignée, annonce d’un règne de justice et de paix par les Prophètes. Pourquoi ne pas nourrir notre attente en recherchant dans notre Bible ce qui est dit de ces quatre points forts au moment même où nous allumons ces bougies respectives ?

Chaque matin, Dieu est neuf, chaque soir notre péché est vieux. L'histoire d’aucune et d’aucun de nous n'est bouclée. Au travail des champs, au moulin domestique, ajoutons à l’ordinateur, au volant, au stade, il y a de la place pour l’advenue du Christ, si l’Esprit-Saint nous soulève au-dessus de l’immédiat.

 « Au bout de l’hiver,

il n’y a pas l’hiver, mais le printemps.

Au bout de l’humanité,

il n’y a pas l’humanité, mais l’Homme-Dieu.

Au bout de l’Avent,

il n’y a pas l’Avent, mais Noël » Joseph Folliet

Monastère, 27 novembre 2016 bb

 

 

17e dimanche C

Gn 18, 20-32 et Luc 11, 1-13

 L’étrange marchandage, évoqué par la première lecture tirée de la Genèse, est plus qu’un fait divers. Il offre une image de la paternité de ce Dieu qui s’était invité, incognito, chez Abraham sous forme de trois mystérieux personnages. Le patriarche n’est pas sorti indemne de l’hospitalité qu’il a proposée. Il pouvait n’éprouver qu’indifférence, voir haine à l’égard des dévoyés de Sodome et Gomorrhe que Dieu allait punir. Les méchants doivent être sanctionnés…  Mais Abraham avait deviné quelque chose du cœur de Dieu venu sous sa tente. Il y puise le courage d’intercéder pour les habitants d’une ville qui court à sa perte. Dans l’histoire du salut, certes Dieu sauve les justes, mais en sauvant les méchants avec eux. La punition collective est susceptible d’être reportée grâce à la présence de justes parmi les injustes. Ce commerce de la miséricorde annonce le Père de Jésus qui « fait lever son soleil sur les bons comme sur les méchants, et fait pleuvoir sur les justes comme sur les injustes ». L’intercesseur Abraham préfigure Jésus ; ce qu’il n’obtient pas pour les habitants de Sodome, Jésus l’offrira en étendant largement ses bras sur la croix.

« Un jour, quelque part, Jésus est en prière », note Luc dans l’évangile du jour. Jésus prie, seul et souvent de nuit : il prie avant son baptême, avant le choix des Douze, à la transfiguration, à l’agonie. Ses disciples sont donc accoutumés à le voir prier. « Seigneur, apprends-nous à prier comme Jean l’a appris à ses disciples », demandent-ils. Les rabbins composaient de courtes prières pour leurs adeptes : Jésus répond : Dites : "Père" selon Luc et "Notre Père", selon Matthieu. « À ceux qui accueillent sa parole, elle donne de devenir enfants de Dieu », précise l’évangéliste Jean (Jn 1, 12-13). Prier, c’est s’adresser à quelqu’un, sans recommandation ni intermédiaire puisqu’il est "notre Père". Dieu, Père et Mère, pour Jésus, n’a cœur que pour le bien de ses enfants. Le père juif est le transmetteur de la Loi. La mère, est celle qui va aider à la vivre dans les petits gestes quotidiens.

Nous disons Père ou Notre Père : Jésus seul parle de "son" Père. Croire en un Dieu Père est une grâce qui ne se commande pas mais se reçoit. Celles et ceux qui reconnaissent Dieu comme Père ont à développer entre eux des relations de frères et sœurs.

La prière qu’enseigne Jésus se poursuit : sanctifié soit ton nom, vienne ton Royaume sur ciel et terre ! En d’autres termes : sois reconnu comme Père et aide-nous à mettre nos énergies au service de ton Règne. L’Eternel-Créateur-Père lui-même nous entend : oserions-nous le prétendre, si Jésus ne nous l’apprenait ?

Son Règne est aussi spirituel que sensible, comme le pain symbole de ce qui nous fait vivre : pain du boulanger et pain de l’eucharistie, nourriture essentielle du corps, du cœur et de l’esprit. Ce pain, nous ne le demandons pas seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour tous : donne-nous notre pain de ce jour, ni celui d’hier, rassis, ni celui de demain, pas encore cuit !

Suivent le pardon mutuel et la délivrance de l’obsession du mal. Il est juste et bon de se réconcilier avec celles et ceux dont nous partageons le pain. Le baiser de paix qui suit le Notre Père en est un signe et un appel : pardonne-nous, comme nous allons le faire dans le signe de paix. Ne nous soumets pas à la tentation : dans la vie de Jésus, la tentation ne s’est pas limitée à de petites contrariétés ordinaires ; son enjeu est soit remise au Père, soit chute sous l’emprise du mal. Là où il n’y a aucune foi, il n’y a pas non plus de tentations. Mais le doute, l’argent, les biens et les plaisirs immédiats traquent les hommes. Fais que nous n’entrions pas en tentation pour ne pas nous noyer dans les mirages de la convoitise, de la publicité mensongère et du conformisme. Tiens-nous dans la foi, l’espérance et l’amour dans notre vie telle qu’elle va, toi le fidèle.

Nous n’avons pas mentionnés nos besoins ordinaires mais si pressants : guérir de telle maladie, nous réconcilier avec le voisin ou l’étranger, trouver un gagne-pain pour un proche etc. Louer le Nom du Seigneur, partager le pain, pardonner et demander pardon, discerner et rejeter les formes du mal, ce sont nos responsabilités à assumer avec courage, y compris dans la maladie et les autres épreuves de la vie, si nous croyons vraiment qu’un Dieu-Père veille avec nous. Vive Dieu !

Monastère 24 07 2016 

 

16e dimanche C

Luc 10, 38-42

Homélie

 Deux histoires d’hospitalité : À Mambré, Abraham s’active, court, organise les tâches pour retenir un moment ses visiteurs : il est béni de Dieu, et combien ! Marthe, à Béthanie, se comporte de manière un peu semblable, mais Jésus semble relativiser son service ! Surprenant !

Marthe et Marie, c’est vous et moi. Quand Luc rédige son évangile, dans les années 70, les chrétiens issus du judaïsme sont exclus des synagogues ; comme ceux issus du paganisme, leur rassemblement hebdomadaire ─ l’eucharistie ─ a lieu dans la maison d’un tel, plus souvent femme qu’homme. Ils reprenaient, le Jour du Seigneur, des éléments du sabbat juif. Au temps de Jésus, il s’agissait d’un repas familial lors duquel on lisait les Écritures tout en dialoguant et rendant grâce. C’est peut-être dans le cadre du sabbat que se déroule le repas de Béthanie. Jésus, qui partage la Parole avec ses hôtes, sait que « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8, 3) : ne le clame-t-il pas à Satan au désert, au début de sa vie publique. Je n’imagine pas qu’à Béthanie il ait tancé Marthe.

Dans un sermon, saint Bernard remarque judicieusement : « Qui mieux que ceux qui ont la charge d’une communauté méritent qu’on leur applique ces paroles : « Marthe, Marthe, tu te soucies de bien des choses » ? Qui s’inquiète de beaucoup de choses sinon celui à qui il incombe de s’occuper aussi bien de Marie la contemplative que de son frère Lazare et d’autres encore ? Vous reconnaissez Marthe inquiète et accablée de mille soucis : c’est l’apôtre qui a « le souci de toutes les Eglises » (2 Co 11,28), qui veille à ce que les pasteurs prennent soin de leurs ouailles. » […] Que ceux qui partagent ses tâches […] qu’ils accueillent le Christ et qu’ils le servent, qu’ils l’assistent dans ses membres, les malades, les pauvres, les voyageurs et les pèlerins. »

Indispensable la fonction de Marthe ! J’ai rencontré, dans mon ministère, quelques-unes qui n’auraient pas refusé un temps de repos ou de recueillement, mais il ne leur était guère offert. Si Jésus dit de Marie qu’elle a choisi la bonne part, il ne dit pas que la part de Marthe était mauvaise. Ne faisons pas non plus de Marie une cadette qui semble peu disposée à seconder sa sœur. Se tenir aux pieds de Jésus, le cœur plein d’amour et l’âme en paix, sans le quitter des yeux, attentive à toutes ses paroles, est pure grâce. La même Marie, quand on l’appelle auprès du Seigneur, se lève promptement (Jean 11, 29) et le matin de Pâques, au tombeau, elle est la première, « alors qu’il faisait encore noir ». Elle court ensuite avertir Pierre et Jean.

« Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire ! » C’est la primauté de la meilleure part, du pain de vie, celui que seul donne Dieu, que met en lumière l’Évangile. Par rapport à cette part, quel est le problème des Marthe que nous sommes ? Ne s’angoisserait-elle pas du peu qu’elle croit donner ? À vouloir tout faire, à vouloir trop faire, ne risque-t-on pas d’oublier que nous sommes faits pour vivre et non pour indéfiniment nous préparer à vivre ? Faire, tout faire, mais pourquoi ? Pour prouver aux autres qu’on mérite d’être aimé ? Mais "le faire" y suffit-il ? L’agitation qui nous sollicite ou à laquelle nous nous livrons, de quoi nous libère-t-elle ? De l’inquiétude engendrée par nos dialogues ratés ou par le trop grand silence de Dieu ?

F&S bien-aimés, Jésus ne s’ingère ni dans le partage des tâches domestiques ni dans la qualification des divers travaux qui nous sollicitent. Il nous conduit à un autre champ. S’asseoir pour écouter Dieu, cela va-t-il de soi ? N’allons-nous pas nous heurter à un mur de silence ou sombrer dans l’ennui du vide ? La halte de Béthanie rappelle sans ambages qu’il importe de l’écouter quand le Seigneur parle ─ et il nous parle encore. Sa Parole travaille, dépouille et nourrit : temps exigeant et temps réconfortant celui durant lequel, à chacun/chacune  comme à Marie ou à Sara, la Parole de Dieu résonne dans le cœur.

Dans une vie chrétienne, il y a l’ouvrage à faire ; s’y adonner, c’est notre devoir d’état. Il y a simultanément l’écoute de la Parole qui nous révèle un Dieu à l’intimité de nos vies. L’activité quotidienne indispensable nous aide à vivre, la Parole de Dieu nous en livre le sens et élargit ainsi notre vie.

Il y a bientôt un siècle, en juin 1918, Raïssa Maritain, dans son quotidien à la fois Marthe et Marie, notait dans son Journal :

12 mai 1918

« ... La contemplation doit porter son fruit pour le prochain, bien qu’elle dispense souvent des œuvres extérieures. Ce fruit, c’est la saveur de Dieu qu’on fait connaître en aimant toute créature d’un amour de charité, en s’oubliant soi-même, pour ne se souvenir que de Dieu qui est en toutes, - qui ne méprise rien de ce qu’il a fait, - qui souffre patiemment nos offenses, et qui ne nous corrige qu’en nous aimant. Pas de mesquinerie. Pas de retour sur soi. Pas de défense de soi-même. Pas de découragement surtout. Pas d’abandon de l’oraison.

10 juin 1918

Par l’oraison il ne s’agit pas de faire descendre Dieu du ciel ! Il est là, en nous, par la grâce. Il s’agit de descendre nous-mêmes au fond de notre âme, et cela encore en déblayant les obstacles.

 Monastère 17 juillet 2016

15e dimanche C

Luc 10, 25-37

Homélie

Est-ce une simple leçon de civisme, d’assistance à personne en danger que rapporte cette parabole ? D’emblée, la question ─ « qui est mon prochain ? » ─ élargit le débat. Mais qui faut-il aimer comme un autre soi-même, et qui peut aimer ainsi le prochain ? Saint Luc met en scène un Docteur de la Loi, un prêtre et un lévite. Au premier, qui clame : l’essentiel de la Loi est d’aimer Dieu et d’aimer son prochain comme soi-même Jésus renchérit : « Fais cela et tu auras la vie. » Qui faut-il aimer comme un autre soi-même ? Le prêtre et le lévite se demandaient peut-être : qu’est-ce qu’il en sera de ma pureté rituelle si, m’arrêtant vers ce blessé, son sang me contamine ? Le Samaritain se demande : qu’est-ce qui lui arrivera si je ne m’arrête pas ?

Que faire vis-à-vis des blessés de la vie, que faire vis-à-vis des laissés pour compte de la prospérité ou de la crise ? N’attendons pas des frères pour aimer, inventons la fraternité en aimant, a écrit judicieusement un de nos philosophes.

 

À Lampedusa en Sicile où échouent tant de réfugiés économiques ou politiques, le pape François a réveillé le monde par ses interventions prophétiques : « (Comme à Caïn après le meurtre d’Abel), Dieu demande à chacun d’entre nous : « Où est le sang de ton frère qui crie vers moi ? » […] Nous sommes tombés dans l’attachement hypocrite du prêtre et du serviteur de l’autel, dont parle Jésus dans la parabole du Bon Samaritain : nous regardons le frère à demi-mort sur le bord de la route. Peut-être pensons-nous "le pauvre !", et nous continuons notre chemin. »

Le pape réfléchit aux causes : « La culture du bien-être, qui nous conduit à penser avant tout à nous-mêmes, […] nous fait vivre dans des bulles de savon, qui sont belles, mais qui ne sont rien, qui sont l’illusion du futile, du provisoire qui porte à l’indifférence envers les autres, et conduit ainsi à la mondialisation de l’indifférence. […] La mondialisation de l’indifférence nous rend "innommables", responsables sans nom et sans visage. »

Ce mercredi soir, m’a frappé le propos de cette grand-maman de 97 ans : elle dispose de "toute sa tête", conduit sa voiture, marche chaque jour, visite des personnes malades et leur porte la communion, et surtout elle rend grâce pour ce qu’elle reçoit de la vie. Son regret : plus on avance en âge, plus on devient invisible, constate-t-elle. D’autre catégories de personnes pourraient dire de même : personnes avec handicap, chômeurs, réfugiés et d’autres. « Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne voit pas ce qu’il a sous les yeux », écrivait la journaliste Florence Aubenas à propos de gens qu’on finit par appeler les invisibles ; les perdants du meilleur des mondes, gens de peu que les médias traitent par le biais d’articles souvent réduits à des statistiques ou à des rapports officiels. Leur invisibilité n’a rien d’une transparence ; on les observe en coin. Sans prétendre tout faire, comment nous-mêmes échappons-nous à la mondialisation de l’indifférence ?

Nous nous disons peut-être : ce samaritain a été sollicité pour un cas précis, et après c’était fait. Avec nos invisibles, ne risquons-nous pas d’être embarqués dans quelque chose qui nous dépasse ? Ce n’est pas à un arrêt d’autobus que m’interpelle le blessé de la vie, c’est dans mon ordinaire, où j’aurais besoin d’un peu de paix pour me guérir de l’agitation quotidienne. L’Évangile va-t-il nous désespérer ?

« Dire "Nous sommes tous frères" est à la limite faux. Ce qui est vrai, c’est que nous devons tout faire pour devenir frères » et sœurs écrivait le philosophe (TC 9 sept. 2004, Paul Thibaud). La fraternité demeure toujours à faire. Cette pensée de l’abbé Zundel m’aide à réfléchir : « La grande douleur des pauvres, c’est que personne n’a besoin de leur amitié. »

Et si je me demandais devant la souffrance d’un proche, ─ conjoint, adolescent, vieillard, chômeur, réfugié, personne avec un handicap ─ que m’apprend-elle, qu’apporte-t-elle à notre monde, où est l’image de Dieu en elle ?

Nous pouvons, nous devons, avec des Pères de l’Église, nous tourner vers le bon samaritain Jésus. De lui, on avait dit, pour l'outrager : « Tu es un samaritain et tu as un démon » (Jn 8,48)... Saint Sévère d'Antioche (465-538) clamait : « Le samaritain voyageur qui était le Christ a vu l'humanité qui gisait par terre. Il n'est pas passé outre … Sur nos plaies il a versé du vin, le vin de la Parole, et comme la gravité des blessures ne supportait pas toute sa force, il y a mêlé de l'huile, sa douceur et son «amour pour les hommes» (Tt 3,4)... Ensuite, il a conduit l'homme jusqu'à l'hôtellerie. Il donne ce nom d'hôtellerie à l'Église, devenue le lieu d'habitation et le refuge de tous les peuples... »

Contemplons ce bon samaritain, implorons-le dans nos incertitudes. Ce qui opprime les hommes, c’est d’abord l’indifférence ou la résignation à l’injustice. En nous libérant des besoins et des passions d’un ego envahissant, l’Esprit de Jésus exorcise le trop grand souci de soi et apprend à se soucier de l’autre sans vouloir tout faire ou même trop faire. Justice et paix ne se construisent pas dans le repli sur nous : par des actes de confiance, de bonté envers les autres nous deviendrons ainsi leur prochain. Nous n’oublierons non plus que Jésus, à la rencontre de l’humanité blessée, la prend sur ses épaules comme une croix. Telle est sa miséricorde.

Monastère, 10 juillet 2016

 

14e dimanche C

Luc 10, 1-12.17-20

 

Homélie

Parce que les paroles et les actes de Jésus sont bonne nouvelle, la mission des disciples a du sens. Le récit que nous venons d’entendre en fixe les modalités. L’évangéliste Luc s’adressait à des personnes dont la plupart n’étaient pas juives ; il affirme que la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ est pour tous et que son annonce implique chaque baptisé, vous et moi. Dans ce récit, la Maison-Eglise repose  sur douze colonnes ─ les apôtres et leurs successeurs ; mais elle  rayonne par ses pierres vivantes, les 72 disciples dont nous sommes les successeurs. Le nombre de "12" apôtres renvoie aux 12 tribus d’Israël, les "72" évoquent l’ensemble des peuples de l’univers recensés aux premières pages de la Bible.

1.      « Il les envoya deux par deux... »

Pourquoi ? Pour qu’un témoignage soit crédible, la jurisprudence de l’époque impliquait deux personnes. La tradition relève cette autre raison : pour moissonner les fruits de l’Esprit, il faut expérimenter le fruit qui les résume tous, l’amour fraternel. Et pour cela, il faut être deux, l’un pour aimer et l’autre pour être aimé, et réciproquement. À deux, on perçoit aussi mieux l’Esprit à l’œuvre dans les actions de justice et de paix, de vérité et de charité qui chassent déjà de ce monde, les esprits mauvais qui nous divisent.

2.     « N’emportez pas de gros bagages »

Jésus ne s’avance pas en propriétaire conquérant ; que son disciple ouvre ses mains pour accueillir l’œuvre de Dieu qui l’a précédé ! Pour ceux que nous côtoyons, nous ne sommes que des éveilleurs qui révèlent l’Esprit de Dieu déjà à l’œuvre en eux.

3.     Ne vous incrustez pas

Un disciple est libre et laisse l’autre libre ! On n’est pas nécessairement coupable de son refus : l’important c’est de persévérer dans le témoignage d’amour.

4.     « Apportez la paix... guérissez... »

Pas de discours compliqués, mais une manière de vivre dans la vérité, la bienveillance, la bonté, l’esprit de justice et de paix, au rythme d’un Dieu Père. Chasser les esprits mauvais et guérir, c’est mettre la paix pour faire reculer le mal.

 

Évangéliser ainsi, est-ce à notre portée ? Nous l’expérimentons, la foi ne s’hérite pas : elle n’est pas un savoir qui puisse passer, à l’identique, des parents aux enfants, des oncles aux neveux, d’un apprenti ou d’un étudiant à un autre ! La foi est une relation entre deux sujets, pour le chrétien, le Dieu de Jésus-Christ et lui-même. Comme l’initiative relève de Dieu, l’évangélisation n’a rien d’un embrigadement. La foi ne s’invente pas, nous la recevons d’autres, la famille, l’école, l’Église. Pour la transmettre, hélas pour les théologiens, les paroles ne suffisent guère.

L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins, proclamait Paul VI.

Baptisés et confirmés, notre témoignage de l’Évangile est affaire de vie, d’attitudes et d’actes plus que de paroles. Un témoin suggère aux autres de nouvelles possibilités d’être. Témoigner de l’Évangile, c’est ainsi se comporter avec une personne de telle manière qu'elle découvre en elle quelque chose de plus grand et plus noble que ce qu’elle imaginait ; elle s'éveille alors à une nouvelle expérience d’elle-même. On devine la bienveillance faite de confiance et d'estime profonde qu’appelle le témoignage. La grâce seule donne d’être témoin paisible du Dieu de Jésus.

Être témoin c’est aussi accueillir la part de vérité de l’autre, car chacun en a une petite. Dans la nuit du monde, la foi devient ce lumignon qui laisse pressentir ce Dieu Autre et proche, Dieu silence Dieu présence… Dieu Père qui nous rend frères et sœurs les uns des autres.

5      Priez donc le maître d’envoyer des ouvriers pour sa moisson.

Nous comprenons le pourquoi de cette invitation : l’évangélisation n’est pas affaire de propagande ; le Saint-Esprit est à l’œuvre ; la vie chrétienne devient communion à Dieu et au prochain qu’habite l’Esprit.

6      « Ne vous réjouissez pas, parce que les esprits vous sont soumis. »

« Réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux. » En d’autres termes, un vrai chrétien ne se flatte pas de ses talents et de son pouvoir. Se draper comme un gourou est vain. Que nos qualités et nos charismes fructifient dans l’amour et le service. Quand Dieu dit qu’il inscrit notre nom sur ses paumes ou dans les cieux, ce n’est point pour nous dominer : c’est pour une Alliance qui est déjà un peu de ciel sur la terre. Le Royaume de Dieu est déjà au milieu de nous, en nos cœurs alors qu’il y a tant à convertir en nous. Cette généreuse gratuité divine fait notre joie imprenable.

Monastère 3 juillet 2016

13e dimanche C

SUIVRE JÉSUS : Lc 9, 51-62

 

Une fois encore, l’Évangile du jour nous surprend. Il souligne d’abord la détermination de Jésus à s’engager sur le chemin de Jérusalem, à savoir sur celui de sa passion ; quoiqu’il lui en coûte, il s’insère librement dans le dessein de Dieu par le don de sa vie. Il durcit sa face, écrit Luc. Survient aussitôt un incident. Les messagers qu’il envoie devant lui «  pour préparer sa venue », sont mal reçus par un village de samaritains. Dans la géopolitique de l’époque, l’hostilité samaritains-juifs était un peu analogue à celle entre israéliens et palestiniens aujourd’hui. La peur, mauvaise conseillère, éveille la violence. Jacques et Jean, disciples et apôtres, ne saisissent pas encore l’inspiration véritable de la mission de Jésus et semblent prêts à user d’armes lourdes : « Que le feu du ciel leur tombe dessus ! »

Autre la stratégie de Dieu : dans son passage pascal, Jésus prend sur lui la plus grande faiblesse et refuse toutes formes de vengeance. L’annonce de l’Évangile appelle des disciples et des communautés qui ne répondent pas à la force par la force et acceptent même d’être rejetés. Ni vengeance, ni découragement : l’Esprit de Jésus invite à la conversion jamais définitivement acquise ; pour donner courage, il dessine devant nos yeux la figure d’un Dieu qui aime et invite à aimer la vie qu’on ne perd jamais quand on la donne.

Suivent trois rencontres, au hasard de ce chemin vers Jérusalem. La première découle sans doute de l’espérance qui rayonnait de Jésus ; un homme souhaite lui emboiter le pas sans qu’il ne l’ait appelé : « Je te suivrai partout où tu iras… » La réponse de Jésus désarçonne : « Les renards ont des terriers, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer sa tête. » Si Jésus ne semble pas avoir sélectionné des personnalités efficaces pour le suivre, il ne cache pas les exigences de cette suivance : disciples ou non, nous demeurons dans le monde où la vie doit être vivable. Mais Jésus avertit : être son disciple ne sera ni une colonie de vacances ni un périple touristique. Il ne s’agira rien de moins que de donner sa vie.

Dans le deuxième échange, surgissent des paroles qui paraissent insoutenables ; l’homme invité à le suivre, lui demande : « Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais il s’entend répliquer : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le règne de Dieu. » N’avons-nous pas le droit et le devoir de veiller nos morts les plus proches ? Si tu veux me suivre, dit Jésus, il y aura des ruptures inattendues, même avec ce que représente le père et la famille.

Troisième rencontre : « Un autre encore lui dit : "Je te suivrai, Seigneur ; mais laisse-moi d’abord faire mes adieux aux gens de ma maison." Jésus lui répondit : "Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas fait pour le Royaume de Dieu." » La responsabilité d’employé ou de patron n’a-t-elle pas aussi ses légitimes exigences ? Pourquoi cette raideur analogue dans les trois réponses de Jésus ? Confort, liens affectifs, sécurité liée à l’emploi ne devraient pas nous tirailler entre un monde tourné vers l’avant du Royaume et un autre idéalisant le passé.

Plus profondément, la question qui traverse ces trois échanges est de cet ordre : comment doit s’établir notre relation au Christ et, partant, à Dieu ? Ces trois personnes sont dans de bonnes dispositions, désireuses de vivre en compagnie de Jésus. Il s’agit de passer, pour elles, du désir à la réalisation, d’épouser une vie qui ressemble à celle de Jésus : itinérance constante, don de soi pour être disponible à ce qui surgit en route. La destination promise interdit cependant de concevoir cette décision comme un éloge de la souffrance. La joie du Royaume de Dieu aujourd’hui et au bout de nos sillons irradie le disciple.

Redisons-le, nous sommes dans le monde ; la vie chrétienne n’est pas à côté de la vie. Mais à la suite de Jésus, lui-même chemin, vérité et vie, la relation à nos parents, à notre passé et à notre situation sociale, familiale ou professionnelle s’approfondit. Aux processus inconscients liés à nos hérédités et nos contextes sociaux s’ajoute un terreau où se recadre le déploiement de notre liberté, de nos affections, de notre responsabilité et de nos fidélités. Long chemin, non un moment d’enthousiasme, mais que seule une vie peut vraiment explorer.

Nos travaux et leurs soucis, de même que la descendance charnelle ou spirituelle espérée fidèle à nos attentes, reposent sur le secret espoir d’une forme de survie, d’une trace par-delà la mort. Mais notre terre et ses immenses acquisitions scientifiques et artistiques finiront un jour. La vie terrestre elle-même de Jésus aurait aussi dû s’achever à la croix, mais précisément, Dieu en a décidé autrement pour son Fils et pour nous. Le sillon qu’il a tracé demeure ouvert. Plus qu’une trace, par son Esprit, il demeure donateur de vie.

Edith Stein a accepté consciemment ces exigences qui l’ont conduite au don total de sa vie ; je la cite : « Le Sauveur nous a précédés sur le chemin de la pauvreté, tous les biens du ciel et de la terre lui appartenaient. Ils ne présentaient pour lui aucun danger ; [il pouvait en faire usage tout en gardant son cœur entièrement libre.] Mais il savait qu’il est presque impossible à un être humain de posséder des biens sans s’y subordonner et en devenir esclave. C’est pourquoi il a tout abandonné et nous a montré ainsi par son exemple plus encore que par ses paroles que seul possède tout celui qui ne possède rien. Sa naissance dans une étable et sa fuite en Egypte montraient déjà que le Fils de l’homme ne devait pas avoir d’endroit où reposer la tête. »

Monastère 26 juin 2016

 

12e dimanche C

Dimanche des réfugiés

Galates 3, 26-29, Lc 9, 18-24.

 

Sitôt déclaré Messie de Dieu par Pierre, Jésus annonce avec clarté la manière dont il réalisera cette vocation : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite. » Le disciple qui prétend marcher à sa suite, connaîtra des épreuves analogues : « …qu’il se renie lui-même et prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive. » Rude perspective qui, apparemment, va à contre-courant du sens commun. Mais ne nous faisons pas illusion : pour personne la vie est un long fleuve tranquille, et saint François de Sales osait écrire : « Je suis comme un oiseau qui chante dans un buisson d'épines. »

Sans édulcorer les paroles de Jésus, ne fixons pas l’image de la croix en apologie de la souffrance. Jésus Messie de Dieu n’a pas méprisé la vie : le supplice de la croix qu’on lui a infligé, il l’a assumé pour que notre vie soit la meilleure possible. Se renier soi-même ne va pas sans quitter un soi clos sur lui-même ; on passe à côté de sa vie en s’enfonçant dans l’égoïsme. Les martyrs chrétiens qui ont témoigné d’un Messie de paix ressuscité,  solidaire des petits et des pauvres, n’étaient pas des gens tristes.

« Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ », rappelle Paul dans notre deuxième lecture ; descendants d’Abraham, non par les liens du sang, mais selon la promesse, en vertu de la foi en Jésus, « il n’y a plus ni juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » Utopie ? Certes, elle nous concerne.

Le christianisme aujourd’hui, comme hier, peine à honorer ces appels de la Parole de Dieu. Dans l’histoire, les Églises n’ont pas refusé de front l’esclavage et tardé à condamner les dérives de la colonisation, dont la traite esclavagiste. Nous sommes invités à créer un pont entre l’Évangile et un point d’attention proposé ce dimanche par les responsable des diverses religions de Suisse ─ catholiques, protestants, catholiques chrétiens et juifs. Ce point d’attention porte sur la condition des réfugiés. La politique et les médias en parlent abondamment, mais nous ne nous trouvons pas moins démunis, voire submergés, par cette question majeure de notre temps. Lucides sur la dimension du problème, les responsables religieux constatent que l'Europe est comme une maison dont les poutres commencent à faire entendre des craquements inquiétants sous la pression de ces rescapés qui, après avoir échoué ici, doivent essuyer un fort vent contraire. S’il n'y a pas de solution simple, au nom de notre tradition humanitaire, ils en appellent à une compassion active, citant ce verset de Job adressé à Dieu : « Qu’est-ce qu'un mortel pour en faire si grand cas, pour fixer sur lui ton attention ? » (Job 7,17),

La tentation de nous détourner de « tout ça » par impuissance est grande : mais y passer à côté, c’est peut-être passer à côté de la vie réelle : « Je suis comme un oiseau qui chante dans un buisson d'épines », écrivait François de Sales. De notre naissance à notre mort, la vie, don que nous aimons, comporte des épreuves inéluctables. Quelle épaisseur aurait-elle si nous nous évadions du réel ?

Devant les difficultés du problème de l’immigration, rappelons-nous qu’entre tout ou rien, il y a l’espace du possible. Les œuvres d’entre-aide, pour nous Caritas en particulier, prolongent nos propres mains. Grâce à la générosité de l’ensemble des catholiques suisses, elle est présente en Syrie et en Irak comme sur la route des Balkans ou en Afrique. En Suisse aussi d’ailleurs: dans notre canton de Fribourg, sur mandat de celui-ci, elle soutient l'intégration de réfugiés reconnus et de personnes disposant d'une autorisation de séjour. La quête de ce dimanche ne nous laissera donc pas indifférents.

« Quand Jésus s’identifie à l’étranger, c’est parce que lui aussi a été ignoré, rejeté : […] Toute ma vie, je me suis senti étranger. Non pas rejeté, mais jamais totalement inclus, et j’en suis heureux, car je crois que c’est le sort de chacun. Nous sommes des enfants adoptifs », écrivait l’abbé Pierre. Ce n’est pas facile de rencontrer un autre vraiment différent. « Et pourtant, ajoutait encore l’abbé Pierre, ce peut être une grâce. […] Pour que la rencontre de l’autre soit une grâce, il faut un cœur ouvert. […] Si l’on n’a pas ce cœur ouvert, alors la rencontre de l’étranger peut conduire au mal qu’est le racisme. L’étranger qui est sur notre route pourra ainsi tantôt faire notre bonheur, tantôt faire notre malheur. […] il ne faut pas se tromper de moyens si l’on veut plaider l’accueil des étrangers. Aucune colère n’y fera rien. C’est affaire de cœur, de contagion. Cela atteint l’intime au plus profond » (Abbé Pierre).

Nous recherchons tous/toutes d’être heureux. Lorsqu’une personne, une société, un pays cherche à se réaliser mais en s’enfermant sur ses privilèges, il va à sa perte. Se renier, selon l’Evangile, n’est mauvaise nouvelle que si nous refusons l’espérance de passer d’une vie convenue à une vie plus  remplie, plus donnée. Avec Jésus cette conversion est possible. Rendons grâce au Seigneur pour ceux/celles qui autour de nous prennent à cœur l’Évangile dans le quotidien sans prétendre tout faire, ni même trop faire. Et avec le peu que nous pouvons, Jésus-Christ, comme au jour de la multiplication des pains, est au milieu de nous, signe d’amour, de vie et de paix pour tous.

Monastère 19 juin 2016

11e dimanche C

2 Sm 12, 7-10.13 ; Ga 2, 16-21 ; Lc 7, 36 – 8, 3

 

Est-ce le péché ou le pardon qui prime dans les récits de ce dimanche qui ont trait à David, adultère et assassin, puis à une femme, qualifiée de pécheresse ?

Évident le péché de David : séduit par la vue d’une femme à son bain, il se l’approprie et celle-ci devient enceinte ; il fait alors assassiner le mari pour que rien n’y paraisse. Mais David, homme droit, va reconnaître sa faute devant Nathan : «  J’ai péché contre le Seigneur », contre l’auteur de la Loi. Il aurait pu s’attendre à une sentence sans recours : « Œil pour œil, dent pour dent ! » Mais Dieu ouvre un espace entre la dénonciation de la faute et l’application de la peine, celui de la conversion. Il ne veut pas la mort du coupable, mais qu’il se convertisse et qu’il vive ! David ne s’excuse pas, il s’accuse avec l’humilité qui le rend disponible au pardon. À la suite de David, ne nous étonnons ni de notre médiocrité ni de notre péché : Dieu de tendresse et de pitié nous veut vivants, debout, libres.

Dans l’évangile du jour, trois acteurs, une femme, un pharisien dans sa maison, et Jésus prêcheur itinérant. La femme s’introduit, à peine en intruse, dans le banquet. À l’époque en Orient, un banquet se déroulait dans une pièce ouverte sur la rue et les amis pouvaient entrer et prendre part à la conversation. Les convives de cette invitation d’une certaine solennité étaient allongés sur des divans en demi-cercle et les plats circulaient à l’intérieur. Luc qualifie cette femme de pécheresse, sans autres précisions : nous n’avons pas à lui prêter un nom ni à comptabiliser ses fautes. Elle se faufile dans la maison et s’approche de Jésus par derrière. Sa sensibilité déborde : elle éclate en sanglots et s’effondre à ses pieds « et avec ses cheveux, elle les essuyait. Et elle couvrait ses pieds de baisers et les oignait de parfum » précise Luc.

Munie d’un parfum de prix, elle n’avait rien prévu pour essuyer les pieds. Elle n’utilise pas son voile, mais se sert de sa chevelure qu’elle dénoue ; le geste était considéré comme déshonorant, mais sans égard pour sa réputation, elle lui couvre les pieds de baisers ─ signe d’humble reconnaissance ─ puis les parfume. Le vase précieux lui permet d’exprimer son hommage. Jésus l’a émue au profond d’elle-même et elle en pleure d’émotion avant même de pleurer son péché. Son amour précède le pardon que lui offre Jésus.

La scène conserve pour nous, comme pour Simon, un rien de troublant... Celui-ci, s’il ne dit rien, n’en pense pas moins : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu’elle est : une pécheresse. » Il a observé, mais sans voir plus loin… ou plutôt il ne voit que le mal ! Il ne prend pas en considération que la dite pécheresse renonce à ses pouvoirs de séduction ; elle offre le parfum ordinairement destiné à capter l’attention sur elle. Lui n’a que réprobation et, plus grave, il imagine savoir que Jésus n’est ni un prophète ni le Messie.

Et Jésus ? Si les pharisiens osent lui reprocher d’être "un glouton et ivrogne, ami des publicains et des pécheurs", jamais personne n’a suspecté sa conduite par rapport à son entourage féminin dont fait mention la fin de ce récit. Il a accepté l’invitation de Simon comme il accueille les marques d’amour de la femme. Il met en avant l’amour et le courage de cette femme par la parabole des deux débiteurs insolvables, redevables l’un de 500 et l’autre de 50 pièces d’argent, auxquels le maître remet leur dette. Et d’interroger Simon : « Lequel des deux l’aimera le plus ? »

Au fait, l’amour est-il conséquence ou cause du pardon ? Par ses gestes, la femme témoigne d’un amour qui a précédé la réception du pardon. L’amour de Dieu, dans l’Évangile, déborde en abondance de pardon. Seuls peuvent le mesurer ceux qui reconnaissent et le don de Dieu et l’étendue de leur dette. Redisons-le, Dieu remet "pour rien", parce qu’il est tendresse et pitié, parce qu’il est Dieu. Jésus donne sa vie pour tous et personne ne peut le rembourser. C’est le besoin et l’humble accueil du pardon qui nous rendent capables d’aimer davantage. Nous rejoignons ici le message de la lettre aux Galates : « C’est pourquoi nous avons cru en Jésus Christ pour devenir des justes par la foi au Christ, mais non par la pratique de la loi de Moïse, car personne ne devient juste en pratiquant la Loi » (Ga 2, 19).

« Tes péchés sont pardonnés... Va en paix ! » Pour beaucoup parmi nous le sacrement du pardon paraît onéreux. Nous ne voyons la faute qu’à partir de nous-mêmes, oublieux de la générosité de Dieu : nous perdons alors le sens du péché, qui n’est tel que vis-à-vis d’un amour qui veut nous en guérir.

Le ministère de Jésus ne s’arrête pas, il poursuit, à travers villes et villages, la proclamation de la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu. Les Douze l’accompagnent ainsi que, fait remarquer Luc, « des femmes qu’il avait délivrées d’esprits mauvais et guéries de leurs maladies : Marie appelée Madeleine (qui avait été libérée de sept démons), Jeanne, femme de Chouza, l’intendant d’Hérode, Suzanne et beaucoup d’autres qui les aidaient de leurs ressources. » Mais ces femmes, nous les retrouverons près de la croix de Jésus, et le lendemain du sabbat, au tombeau avec des aromates. Elles recevront, les premières, l’annonce de la Résurrection (24, 1).

12 juin 2016 Monastère d’Estavayer-le-Lac

 

Neuvième dimanche C

1 Roi 8, 41-43 ; Ga 1, 6-10 ; 7-Luc 7, 1-10

Les trois lectures de notre liturgie, chacune particulière, ouvrent un chemin de fidélité chrétienne dans notre monde globalisé par ces deux questions : la Parole de Dieu, quel regard porte-t-elle sur les quelques milliards de non-juifs ou non-chrétiens ? Et que devons-nous entendre quand Paul proclame : « Pourtant, si nous-mêmes, ou si un ange du ciel vous annonçait un Évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème ? »

Partons du propos de Paul : pas d’alternative à l’Évangile ! Dans cette épître adressée au Galates, il résume tout l’Évangile de la grâce. Il oppose le régime libérateur de la foi dans la croix de Jésus à la prétention au salut par la pratique de la Loi mosaïque. L’Évangile "différent" qu’il récuse relativise, sinon nie, le fait que c’est la foi au Christ, don gratuit de l’Esprit, qui nous sauve. Le salut par les œuvres, tentation des Galates, compte tenu de notre faiblesse est un carcan lourd et peu réaliste ; il est aussi destructeur de l’Évangile car il rend inutile la croix de Jésus. Ce qui explique la violence de Paul : « si nous-mêmes, ou si un ange du ciel vous annonçait un Évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème ou maudit ! »

Venons-en à la première lecture qui rapporte une prière attribuée à Salomon (972-933), lors de la Dédicace du Temple construit vers les années 950 avant J-C. En réalité, le livre des Rois reprend la confession de foi d’Israélites au retour de l’exil à Babylone, 400 ans après la Dédicace du premier Temple. Foi qui nous interpelle encore : le saint Temple de Jérusalem est la maison de prière de tous les peuples. Le lieu où LE SEIGNEUR reçoit l’adoration des siens est aussi celui où il exauce la demande de l’étranger. Aux yeux de Dieu, les païens ne sont donc pas exclus de sa révélation à Israël.

Avec l’Évangile du jour, nous passons du Premier au Nouveau Testament : Jésus fait l’éloge de la foi d’un centurion romain considéré pourtant par les juifs comme un païen représentant de l’occupant romain Qu’est donc cette foi que loue Jésus ? Dans son comportement, ce païen se montre d’abord compatissant envers son esclave. Et surprenant son jugement sur lui-même : il s’estime indigne de s’adresser personnellement à Jésus, et à plus forte raison de le recevoir chez lui. Il le sollicite par l’intermédiaire de notables juifs qui plaident sa cause : « Il mérite que tu lui accordes cette guérison. Il aime notre nation. Il nous a même bâti une synagogue. » Ce sympathisant mérite "qu’on lui renvoie l’ascenseur". Jésus d’emblée manifeste son admiration : « Je vous le dis, même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi », affirme-t-il, et il consent au miracle à distance.

En quoi consiste plus particulièrement cette foi remarquable ? « Il avait entendu parler de Jésus », note saint Luc. Il s’agit sans doute de ses guérisons. Comme nous, il le connait par ouï-dire. C’est risqué. Avec l’autorité d’un officier de l’armée d’occupation, il lui était facile de réquisitionner le guérisseur, de lui intimer des ordres comme il en avait l’habitude avec ses subalternes : « A l’un je dis : "va" et il va ; à l’autre : "viens", et il vient ; et à mon esclave : "fais ceci" et il le fait. » Mais ce n’est pas de cette façon qu’il considère Jésus. Il s’efface devant lui, n’usant d’aucune prérogative. Il l’invite simplement à se montrer compatissant, et non en sa faveur, mais pour son serviteur : « Dis seulement un  mot, et mon serviteur sera guéri. »

Ainsi, croire ─ et prier ─ pour cet homme et pour nous aussi, c’est laisser dans la confiance Jésus être ce qu’il est ; lui permettre de déployer sa puissance selon son bon vouloir et de réaliser ainsi son dessein d’amour. Sans prétendre imposer à Dieu quoi que ce soit, croire que la Parole de Jésus est la lampe de nos pas : « Seigneur, dis seulement une parole, et je serai guéri. » Il faut si peu pour que les miracles se multiplient dans nos existences.

À l’écoute de ces lectures, demandons-nous comment nous-mêmes recevons l’ouverture universelle que l’Évangile préconise ? Quel regard portons-nous sur les chrétiens d’autres confessions et sur les non-chrétiens ? Ne l’oublions jamais : les bras ouverts de Jésus en croix attendent tous les humains. Et son Esprit souffle où il veut, et il est infiniment plus généreux que nous l’imaginons. Dieu accueille l’étranger en son Temple : Jésus exauce la demande d’un centurion païen. Et si c’était dans cette ouverture-là que résidaient les solutions de paix à l’heure de la mondialisation et du métissage culturel ?

En écho à la première lecture, méditons une prière plus ancienne encore que celle de Salomon : elle fut formulée par un aveugle égyptien quatorze siècles avant Jésus Christ, donc avant Moïse, il y a quelque 3400 ans.

 

Mon cœur désire te voir,

mon cœur est dans la joie,

(Dieu) Amon, protecteur du pauvre !

Tu es le père de celui qui n’a pas de mère,

l’époux de la veuve.

 

C’est chose douce de prononcer ton nom !

Il est comme le goût de la vie,

il est comme le goût du pain pour l’enfant,

(comme) l’étoffe pour quelqu’un qui est nu...

comme le goût du fruit... à la saison des chaleurs...

(comme) le souffle (de la brise) pour celui qui est en prison...

Tourne-toi vers nous, Seigneur éternel !...

 

Tu as fait que je voie les ténèbres...

Fais la lumière pour moi, que je te voie...

Penche (vers moi), penche ton beau visage bien-aimé.

Tu viendras de loin !

(Dieu) Amon, grand Seigneur pour qui le cherche...

Puisses-tu chasser la crainte,

Puisses-tu placer la joie au cœur des hommes.

Mon visage se réjouit (de) te voir, (Dieu) Amon !

Alors il sera en fête, chaque jour.

29 mai 2016

Ascension 2016

 Homélie

L’Ascension à la droite du Père, pour Jésus, n’est pas un voyage cosmique ; Dieu ne siège pas sur un trône où il ménagerait une place pour son Fils : ce sont là des images pour nous qui sommes vitalement liés à l’espace. Benoît XVI développe judicieusement ce sujet : « Dieu est Dieu - il est le fondement de toute spatialité existante, mais il n’en fait pas partie. Le rapport de Dieu avec tous les espaces est celui du Seigneur et du Créateur. Sa présence n’est pas spatiale mais, justement, divine. Siéger à la droite de Dieu signifie participer à la souveraineté propre de Dieu sur tout espace » (J. Ratzinger, Jésus de Nazareth). Nous-mêmes, nous sommes toujours dans un lieu donné. Pour accéder au mystère de cette fête, revenons donc aux lectures du jour. Dans l’évangile que nous avons entendu, l’attitude des disciples peut nous surprendre :

(Jésus) les emmena jusque vers Béthanie et, levant les mains, il les bénit. Tandis qu’il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel. Ils se prosternèrent devant lui, puis ils retournèrent à Jérusalem, remplis de joie. Et ils étaient sans cesse dans le Temple à bénir Dieu.

Les séparations humaines sont généralement causes de souffrance : or Luc montre les disciples pleins de joie alors même que le Seigneur semble les quitter définitivement. Nous attendrions plutôt qu’ils soient affligés : mais « Ils retournèrent à Jérusalem, remplis de joie. »

Ainsi les disciples ne se sentent pas abandonnés ; pour eux, Jésus ne s’est pas évanoui dans un horizon inaccessible ; le Ressuscité demeure présent. L’image de la droite de Dieu où il est maintenant élevé implique un mode de présence qui ne peut plus se perdre. Répétons-le : l’Ascension n’est pas la migration dans une région lointaine du cosmos ; si nous prétendons que Dieu est partout, Jésus, maintenant en Dieu, nous devient une présence permanente. Entré dans la communion de vie avec le Dieu vivant, en vertu du pouvoir même de Dieu, il est présent à nos côtés et pour nous. Dans les discours d’adieu de l’Evangile de Jean, il disait : « Je m’en vais et je reviendrai vers vous » (14,28), comme si son départ était simultanément une venue. Et dimanche dernier, l’évangile martelait ces fortes paroles : « Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole. Mon Père l’aimera et nous viendrons chez lui et nous établirons chez lui notre demeure ... » Ainsi c’est nous qui devenons demeure de Dieu, ciel. 

L’autre texte de Luc, dans les Actes des Apôtres, révèle l’écart entre l’attente spontanée des Douze ─ donc la nôtre aussi ─ et le plan de Dieu. Les Apôtres lui demandaient :

« Seigneur, est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? »

Autrement dit : Tout de suite, revenir au Royaume de David pour le bénéfice du seul Israël ! Étrange souhait adressé à celui qui a livré sa vie pour tous les hommes ! Nous-mêmes, si nous avions prise immédiate sur le Royaume, n’en ferions-nous pas l’otage de nos caprices. Jésus répond :

 Il ne vous appartient pas de connaître les délais et les dates que le Père a fixés dans sa liberté souveraine. Mais vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit, qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre.

Ce n’est pas aux disciples d’enrôler Jésus : c’est lui qui leur offre une aide, l’Esprit, et leur intime une généreuse mission qui n’est pas limitée à la Judée, ni même à la Samarie voisine et quelque peu hérétique ; ils iront aux païens jusqu’aux extrémités de la terre. Dès lors, invités à passer du particulier à l’universel, l’enjeu de notre existence ne se limite plus à notre seul salut, mais à celui du monde.

Deux hommes vêtus de blanc avertissent les apôtres :

Galiléens, pourquoi restez-vous à regarder vers le ciel ? Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel.

Ainsi nous est promis une deuxième venue du Christ : pour quoi faire ? Lui qui s’est fait chair, demeure pour toujours Verbe de Dieu pour tous et homme : il appelle toute la création à venir dans les bras grands ouverts de Dieu, pour qu’à la fin Dieu devienne tout en tous et que le Fils puisse remettre au Père le monde entier rassemblé en lui (Co 15, 20-28). Au terme de l’histoire, dans le monde renouvelé, la justice régnera ; la victoire de l’amour sera l’ultime signe de son accomplissement.

Pour nous-mêmes, dans l’attente de cette seconde venue, nulle raison de rêver ou de sombrer dans la nostalgie. Assis à la droite de Dieu, Jésus, qui n’est plus limité par nos contingences, nous rejoint dans notre vie. Croyants de tous les jours, sans extases ni miracles, dans la société telle qu’elle va, nous pouvons nous relier aux modes actuels de sa présence. « Le ciel, on n’y entre pas, il faut le devenir », répétait l’abbé Zundel. La vie éternelle, lieu où la communion à l’amour trinitaire est plénière, n’est pas au-delà de l’azur. Jésus est présent par son corps qu’est l’Église ─ Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? ─ et tout autant par le prochain ─ J’avais faim et vous m’avez donné à manger. Notre échelle de valeurs se précise : pour ceux et celles qui se tournent en vérité vers le Dieu de Jésus, prime l’appel à choisir ici et maintenant la vie à la suite de ce Jésus, en recourant à sa Parole et au Pain de vie.

 

« Levant les mains, Il les bénit. » Les mains, percées par les clous, prodiguent à jamais la bénédiction de Jésus. A notre tour, dans notre très modeste Temple de ce matin, nous bénissons Jésus à la droite du Père. Dans notre quotidien, puissions-nous le reconnaître Seigneur de notre histoire et de nos vies.

Monastère 5 mai 2016

 

Homélie du 5 dimanche de Pâques année C

À des degrés plus ou moins rudes, violence et crises humaines de toutes sortes ainsi que catastrophes naturelles sont de toutes les époques ; sous la persécution qu’ils subissaient, les premiers chrétiens trouvaient leur réconfort dans l’Apocalypse dont la liturgie de ce dimanche et des deux prochains reprend les dernières visions : ciel nouveau et terre nouvelle aujourd’hui (21, 1-8), Jérusalem céleste dimanche prochain (21, 9-27) et dans 15 jours, visite du jardin d’Éden (22, 1-5). Ce livre, rempli de visions et de symboles insolites, par ses mises en garde et ses promesses, n’est destiné ni à nous effrayer, ni à nous faire rêver.

Il bouleverse certes nos repères habituels, parce Dieu est Dieu. Ses promesses, nouveaux cieux et terre nouvelle, dépasseront toujours ce que nous imaginons. Il en va de même de "l’abomination de la désolation" des chapitres précédents qui évoquent les graves crises de l’histoire des premières communautés chrétiennes et aussi de la nôtre. Dans ce livre, ne cherchons pas l’équivalence actuelle du dragon ou des chevaux noirs ou verdâtres, ou du chiffre 666. L’essentiel, c’est le jugement de Dieu qui s’accomplit paradoxalement par un Agneau égorgé et vainqueur, Jésus mort et ressuscité. Constamment, sa figure affleure au fil des pages.

L’Agneau immolé ne saurait développer la politique de la « terre brûlée ». Le jugement de Dieu ne divise pas sauvés et réprouvés : il traverse chacun/chacune ; une part de notre vie, de ce que nous faisons, est sauvée, 1'autre est comme à opérer par un chirurgien qui séparerait les tissus sains des cancéreux.

Dans le texte de ce jour émerge un monde nouveau : fini les larmes, les pleurs, les cris et la mort ! Dans les crises que nous traversons, la foi en ces promesses est bienvenue :

Et j’ai vu descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, toute prête, comme une fiancée parée pour son époux.

Notons qu’il est bien question d’une ville nouvelle et non de la restauration du jardin d’Eden. Étonnons-nous car, dans la Bible, la ville est souvent l’œuvre de l’homme opposé à celle de Dieu. Et voici que Dieu reprend à son compte ce que l'homme avait voulu faire sans le pouvoir, et le mène à son terme ! Jérusalem, ce nom signifie, "cité de la paix" ! Elle demeure un lieu de violences. Dieu entend la rendre à sa vraie vocation.

« Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux » : ce verset actualise les bénédictions du Lévitique (26, 11-12) :

Je mettrai ma demeure au milieu de vous ; je ne vous prendrai pas en aversion ; je marcherai au milieu de vous ; je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple.

Cela évoque la tente de la rencontre au désert, symbole de la Présence de Dieu à son peuple. Dans l’évangile de Luc, la mort de Jésus est suivie de la déchirure du voile du Temple : ainsi la rencontre du Dieu trois fois saint s’ouvre à tous les peuples :

Ils seront ses peuples, et Lui, le Dieu-avec-eux, sera leur Dieu.

Ne disons pas de l’Apocalypse : « C’est trop beau ou trop affreux ! » Il n’est pas étranger à notre présent. La restauration promise est déjà en cours : la demeure, c’est l’alliance qu’offre Jésus, Christ et Fils de Dieu. Elle relève de sa pure dynamique du don ; elle nous offre ce que nous n’aurions pas par nous-mêmes, aujourd’hui même la communion à la vie de Dieu. L’évangile de ce jour nous le rappelle :

Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.

Dans la Jérusalem nouvelle, Dieu essuie les larmes. À nous maintenant d’œuvrer pour faire disparaître le vieux monde de l’égoïsme, de l’injustice et de la haine. La création nouvelle, fruit de l’amour de Jésus, se révèle plus forte que la mort !

Sans doute soupçonnons-nous là de l’utopique et de l’irréalisme ? « Aimer… Mais on va se faire avoir » ou « Cela dépasse nos pauvres forces. » Au fait, quel sens a-t-elle la peur de se faire avoir pour un disciple de celui qui vient de laver les pieds des siens ?

Au moment même Judas sort, Jésus ne déclare-t-il pas : « Maintenant le Fils de l’Homme est glorifié et Dieu est glorifié en Lui. Si Dieu est glorifié en Lui, Dieu, en retour, Lui donnera sa propre gloire ». Alors que le traitre complote, que la passion est proche, Jésus parle de Gloire. Dieu est glorifié en lui. La gloire de Dieu et celle de Jésus rayonnent déjà au long de la Passion, et éclateront au matin de Pâques.

« Aimez-vous comme… » L’amour du Père est divin, sans limites, jusqu’à l’infini. Le testament de Jésus s’adresse à des disciples dont certains le renieront ou l’abandonneront. Mais là encore, Jésus les convie à prendre soin les uns des autres. Seul l’amour guérit certaines blessures et non les moins profondes. Le groupe des douze survivra au départ de Jésus puisqu’il ne se refermera pas sur le passé et s’efforcera de mettre en pratique le commandement nouveau :

Tes promesses, Père, auront raison de nos morosités : nous te rendons grâce pour la générosité et la dignité de celles et ceux qui aujourd’hui même œuvrent dans l’amour ; des milliers de milliers d’hommes et de femmes qui s’aiment, et baignent leurs enfants dans un océan de tendresse... Par l’amour que tu partages, ta Demeure est déjà au milieu de nous. Béni sois-tu !

Estavayer-le-Lac 24 avril 2016

3° dimanche de Pâques, 10 avril 2016

Homélie du frère Philippe Toxé, dominicain

Cette apparition de Jésus ressuscité qui clôture l'Evangile selon saint Jean est d'une particulière richesse spirituelle que le luxe de précisions nous fait percevoir. Sans entrer dans tous les détails, je voudrais comprendre avec vous ce que cet Evangile nous dit de l'Eglise et de sa vie à la lumière de la Résurrection.

L'Eglise, ce n'est pas une organisation anonyme, mais c'est d'abord cette poignée d'hommes, cette communauté des disciples - apôtres, différents par leur origine, leur culture, leur histoire et leur caractère, mais qui ont ceci en commun, d'avoir rencontré le Christ et de s'être laissé embaucher par lui. Il en va de même des groupes auxquels nous appartenons (communauté paroissiale, ordre religieux) : une expérience commune nous unit par-delà la diversité de nos origines. Et ces chrétiens apôtres, comme on est marin-pêcheur, se voient apostropher par un inconnu sur le rivage. Je ne sais s'il y a des pêcheurs parmi vous (à proximité d’un lac, c’est possible !), mais il n'y a rien de plus agaçant et vexant de se voir interrogé par le passant qui vous demande : « Alors, ça mord ? » quand justement ce n'est pas le cas. Et c'est ce que fait l'inconnu.

L'Eglise c'est aussi cela : des pêcheurs d'hommes qui font l'expérience de l'insuccès de leur entreprise apostolique. Nous sommes comme les apôtres : nous croyons savoir notre métier de chrétien, de pasteur, de religieux, nous ne sommes pas des gamins, nous nous croyons des pros qui savent faire, et pourtant ça ne marche pas toujours : alors, votre vie de famille, aussi unie que vous la rêviez ? et votre pastorale, c'est efficace ? votre communauté, fervente et attirant plein de vocations ? Force est de constater que nous ramons pour pas grand-chose, que ce n'est pas les JMJ tous les jours.

Les conseils du Christ nous invitent à deux choses : ne pas désespérer, c'est peut-être quand nous mesurons nos limites, nos incompétences, nos échecs que nous sommes plus à même de ne pas mettre notre confiance en nous-mêmes seulement mais en un autre et que nous sommes capables d'entendre une autre Parole. Il nous invite aussi à écouter sa Parole : l'efficacité, la fructuosité de notre vie ecclésiale, religieuse et chrétienne, ne dépend pas seulement de notre seul savoir-faire ou de notre bonne volonté, mais aussi de notre docilité à la Parole de Dieu. Il faut savoir jeter les filets, mais cela ne suffît pas si nous ne le faisons pas dans la docilité à la Parole. C'est à ce titre là que nos vies personnelles et communautaires sont porteuses de fruits.

L'Eglise, c'est aussi un filet plein de poissons amenés au Christ. Vous connaissez le jeu de mots que les premiers chrétiens ont fait avec le terme grec ICTUS désignant le poisson qui correspond à un sigle désignant Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur. Le Poisson, c'est le symbole du Christ et ces poissons ramassés par le filet de la Parole, ce sont ceux qui sont configurés au Christ, les Chrétiens convertis par la prédication apostolique. Le nombre de 153 qui était le nombre d'espèces de poissons alors connues, signifie l'universalité. Et quand Jésus demande de lui amener le poisson, ce n'est pas qu'il en a besoin pour nourrir les disciples, puisqu'il y a un poisson qui est déjà prêt, mais pour nous faire comprendre que l'Eglise est apostolique puisqu'elle naît de la prédication des apôtres et qu'elle est catholique puisqu'elle a vocation à amener tous les hommes au Christ.

L'Eglise c'est aussi les sacrements. Vous ne devez pas être étonnés par le comportement un peu particulier de Pierre qui s'habille pour plonger et rejoindre le Christ. Ce geste ne nous rappelle-t-il pas le baptême où nous sommes plongés dans l'eau pour aller au Christ et revêtu de l'homme nouveau. Quant au repas que Jésus a préparé, comment ne pas voir dans ce pain partagé qui nous fait communier au poisson qu'est le Christ, le signe de l'Eucharistie ?

Enfin le dialogue qui s'établit entre Pierre et Jésus, nous invite à prendre conscience de notre responsabilité de chrétiens. Le ministère spécial confié à Pierre est le modèle de tout ministère et de toute responsabilité ecclésiale. Il repose non sur nos mérites personnels, mais sur l'amour que Jésus nous porte et l'appel qu'il nous adresse. Il faut pour y répondre accepter de ne pas s'estimer le seul maître à bord de la barque de notre vie, mais accepter qu'un autre nous conduise, comme les pêcheurs chevronnés du début de l'histoire ont accepté de suivre les conseils de l'inconnu du rivage. Parfois les circonstances nous conduisent là où l'on ne voulait pas. Ce qui donne sens à notre vie de chrétien, ce n'est pas d'être soumis aux circonstances, mais au cœur de celles-ci, de rester attentif à la volonté de Dieu, qui n'est rien d'autre que l'amour, et si nous aimons, nous ne tromperons pas dans les responsabilités ecclésiales, sociales ou humaines que nous devons assumer.

Que l’esprit du Christ Ressuscité, apparu au bord du lac de Tibériade, nous donne, au bord du lac d’Estavayer, la force de la confiance.

5ème dimanche C

Isaïe 6, 1-8, Première lettre aux Corinthiens 15,1-11. Lc 5, 1-11 Accueil Ce dimanche de l’apostolat des laïcs, trois vocations exceptionnelles dans les lectures du jour, du prophète Isaïe, de Paul et Pierre apôtres. Nous-mêmes sommes appelés, et par nos prénoms depuis la consécration baptismale : « Qu’est-ce que l’homme, que suis-je, pour que le Fils de Dieu ait de moi un si grand souci ? Que suis-je pour qu’il m’ait refait — moi qui suis un pécheur depuis ma jeunesse — et pour qu’il ait fait de mon coeur sa demeure, de moi son temple ? », écrit le bienheureux Newman. Paul, qui se traite d’avorton, clame cependant : « Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile. » Au large, dira Jésus à Pierre découragé par l’échec d’une nuit de pêche sans capture aucune. Malgré sa conscience de pécheur, Il est renvoyé au risque des eaux profondes, qui évoquent le royaume des esprits mauvais et de la mort. « Avance en eau profonde » : pour nous aussi, à la veille du carême, c’est le moment de risquer notre confiance en Christ Jésus.

Homélie

Pas ordinaire, ces trois récits de vocations, ou plutôt si : les appelés ont ce point commun qu’ils se reconnaissent, pécheurs. Avec la vocation d’Isaïe, nous voici au Temple de Jérusalem où l’homme qui n’est pas prêtre reçoit une vision, "l’année de la mort du roi Ozias", mort lépreux en 740 avant Jésus. Isaïe fréquente les « sages », fonctionnaires de l’époque, auxquels il se heurte fréquemment. La forme de sa vocation est propre à susciter la crainte. Ce qui en rayonne, c’est d’abord la sainteté de Dieu : « Saint, Saint, Saint le Seigneur, Dieu de l’univers. Toute la terre est remplie de sa gloire. » Nos liturgies reprennent cette acclamation de la liturgie du Temple. Dire que Dieu est "Saint", c’est reconnaître qu’il est Tout Autre, non pas nous-mêmes en un peu mieux : c’est nous qui sommes à l’image de Dieu.

Ici, sur un trône élevé, une fumée se répand et remplit l’espace devant lui ; une voix tonne si fort que les lieux tremblent... Vision qui en évoque d’autres de la Bible : ainsi le jour où Dieu fit alliance avec son peuple et donna les tables de la Loi à Moïse : « Le mont Sinaï n’était que fumée, parce que le Seigneur y était descendu dans le feu ; […] et toute la montagne trembla violemment. La voix du cor s’amplifia : Moïse parlait et Dieu lui répondait par la voix du tonnerre » ( Ex 19, 18-19).

Isaïe éprouve alors son "rien" et ressent grande crainte : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures ; et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur de l’univers ! » Cette "crainte" est signe du fossé qui nous couperait irrémédiablement de Dieu, s’il ne comblait ce fossé : il le fera pour les trois appelés. La puissance divine à l’œuvre dans sa manifestation ne cherche pas à nous écraser, mais à nous élever.

Paul s’éprouve avorton devant l’apparition de Jésus sur le chemin de Damas : Je suis Jésus que tu persécutes : « il est même apparu à l’avorton que je suis. Car moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu. » Dieu lui enverra Hananie qui le baptisera et lui restituera la vue.

Et Pierre s’écrie : « Éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur », Ainsi, la rencontre de Dieu provoque d’abord la conscience de nos limites, imperfections, mal avec lequel nous nous débattons à longueur de vie. Mais sa parole fait renaître : « Sois sans crainte, désormais tu prendras des hommes vivants », dit Jésus à Pierre.

« Qui enverrai-je ? », demande Dieu. « Me voici, envoie-moi ! », répond Isaïe. Une intervention angélique le prépare à sa mission : « L’un des séraphins vola vers moi, tenant un charbon brûlant qu’il avait pris avec des pinces sur l’autel. Il l’approcha de ma bouche... » Manière symbolique de signifier que Dieu accompagne ses envoyés. Quand il parle de Dieu, Isaïe l’appelle parfois "Le Saint d’Israël" : Saint, donc Tout-Autre, mais proche de son peuple. Jésus est Emmanuel, c’est Dieu avec nous.

« Mais ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et sa grâce, venant en moi, n’a pas été stérile », confesse Paul. Les limites sont indéniables, mais l’intervention de Dieu révèle le possible de nos vocations ; pas de raison avec lui d’être pusillanime devant notre vocation de baptisés : les signes sont moins fulgurants, mais non moins réels si nous leur prêtons l’oreille.

Dans l’évangile de ce jour, une foule avide boit la parole qui coule des lèvres de Jésus. Elle est si nombreuse que Jésus fait une tribune : laquelle ? La barque de ce Pierre pêcheur et pécheur ! Ce Pierre trahira encore Jésus à la veille de sa mort : Pourtant, Paul rappelait dans la deuxième lecture qu’au jardin de Pâques, c’est à Pierre que Jésus apparut le premier, à celui qui avait un plus grand besoin de pardon et d’amour. L’évangéliste Marc réserve cette première apparition à Marie-Madeleine ajoutant : « de qui Jésus avait chassé sept démons » (Me 16, 9). Pierre ou Madeleine? C’est tout un. Le pécheur et la pécheresse pardonnés avaient les mêmes titres pour nous précéder tous dans notre service d’Eglise : Les pécheurs et les prostituées vous précéderont dans le Royaume avait dit Jésus chez Lévi, au début de son ministère (Mt 2,31).

Jésus bouclera l’histoire de la vocation d’apôtre de Pierre lors de cette triple question après la résurrection : « Pierre m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » (Jn 21, 15-17). Pierre l’aime davantage, parce que, comme à Madeleine, il lui fut davantage pardonné (Lc 7, 47). Il possède désormais ce qu’il faut à l’apôtre, le pardon et l’amour pour faire paître les brebis de Jésus.

Vocation des laïcs, c’est la vocation des baptisés dont nous sommes chacun/chacune. Autour de nous, des chercheurs de sens de toutes croyances ou non-croyance continuent de lire, se rencontrer, débattre autour de revendications de justice, de solidarité, de spiritualité... Cette soif se perpétue. À lui seul, Jésus pourrait-il rassasier dans l’espace et le temps les foules ? Il choisit donc des collaborateurs, Pierre et les douze et nous aujourd’hui.

Nelson Mandela a tenu un jour ce propos surprenant : « Nous nous posons la question : "Qui suis-je, moi, pour être brillant, radieux, talentueux et merveilleux ? Et qui êtes-vous pour ne pas l’être ? Vous êtes un enfant de Dieu." Dans la conscience à la fois de nos limites et de la vraie grandeur de notre vocation chrétienne, à nous de débusquer en Eglise les idoles du temps et d’éclairer, à la lumière de l’Évangile, les attentes de justice, de solidarité et de spiritualité. La faim — « non pas une faim de pain, non pas une soif d’eau, mais d’entendre la parole du Seigneur » — des gens simples comme nous, n’exige pas de grandes théories, mais l’ouverture, l’écoute et la serviabilité de proximité inspirées par la Parole de Jésus. Monastère Estavayer 7 février 2016  

Présentation au Temple Chandeleur

 Luc 2,22-40.

Quand fut accompli le temps prescrit   Présentation au Temple Chandeleurpar la loi de Moïse pour la purification, les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur. Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes. Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Syméon. C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Sous l’action de l’Esprit, Syméon vint au Temple. Au moment où les parents présentaient l’enfant Jésus pour se conformer au rite de la Loi qui le concernait, Syméon reçut l’enfant dans ses bras, et il bénit Dieu en disant : « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. » Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Syméon les bénit, puis il dit à Marie sa mère : « Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction – et toi, ton âme sera traversée d’un glaive – : ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre. » Il y avait aussi une femme prophète, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Elle était très avancée en âge ; après sept ans de mariage, demeurée veuve, elle était arrivée à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Survenant à cette heure même, elle proclamait les louanges de Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. Lorsqu’ils eurent achevé tout ce que prescrivait la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L’enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui.

Homélie

Au Temple de Jérusalem, les parents de Jésus se conforment aux prescriptions de la loi de Moïse en présentant leur enfant au Seigneur avec le sacrifice prévu : c’est une offrande de purification, le sacrifice légal de deux colombes ou d’un couple de tourterelles. Et voici que surgit l’inattendu : cette offrande devient fête de la Lumière.

L’Esprit préside cette rencontre : le vieux Syméon est rempli d’Esprit-Saint qui lui donne de prophétiser. Cet enfant, qu’il tient au creux de ses bras, vient pour délier les captifs et nous délivrer de nos propres esclavages : « Car, écrit Origène, aussi longtemps que je ne tenais pas le Christ, aussi longtemps que je ne le serrais pas dans mes bras, j’étais prisonnier et je ne pouvais sortir de mes liens. »

A l’aurore de la vie de Jésus, cette offrande symbolise déjà le sacrifice plénier dans la crucifixion du Vendredi Saint. Une épée traversera l’âme de la Mère lorsqu’elle transpercera le cœur du Fils.

Dans cette scène traditionnelle de la religion juive se déploie l’universalité du salut offert aux peuples du monde entier. Luc résume cette universalité en une petite phrase : « Lumière pour éclairer les nations païennes et gloire d’Israël ton peuple. » Jésus n’est pas seulement un Sauveur, il est le salut de Dieu. Ce salut de Dieu met les cœurs à nu : à son contact la lumière éclaire les recoins les plus obscurs de chacun. Fête de la lumière, c’est autant fête de la foi.

Syméon peut s’en aller en paix rejoindre les patriarches qui "de loin ont vu le jour" (Jn 8). Tel Abraham (Gn 15, 15). Désormais il goûte la "paix qui surpasse toute intelligence et garde le coeur de celui qui la possède" (Ph 4, 7). Dieu, dans le Christ, réconcilie le monde avec lui-même (2 Co5, 19). Offrons-nous à cette radieuse lumière qui vient à notre rencontre et faire en nous sa demeure.

Monastère 2 février 2016  

4e dimanche C Jr 1, 4-5 ;17-19 ; 1 Co 12, 31-13, 13 ; Lc 4, 21-30

Homélie Par fidélité à la Loi, les juifs de Nazareth écoutaient l'Écriture et ses commentaires rabbiniques dans leur synagogue ; peut-être même avaient-ils une foi à transporter des montagnes ; un peu comme un chrétien pratiquant d’aujourd’hui ! Mais que leur manquait-il pour reconnaître en Jésus l’envoyé même de Dieu ? S’ils s’estimaient capables de connaître Dieu et de discerner les signes de la venue du Messie, saisissaient-ils la manière propre d’agir de Dieu ? Il ne privilégie pas les notables : le fils du charpentier Joseph est son envoyé. Et 600 ans plus tôt, Jérémie, si peu sûr de lui, est choisi parce que Dieu déploie sa puissance au sein même de la faiblesse. Ce jour-là, l’Amour n’est pas aimé ! A Nazareth, Jésus n’est pas dupe de la tentation de ses compatriotes, le sommer de faire des miracles : le diable venait de le lui proposer au désert : « Si tu es le fils de Dieu, ordonne ... » (Luc 4. 3). Dieu ne peut confondre puissance et tapage.

Dans les années 70, Luc, qui rapporte ces événements ne tance pas les Nazaréens ; il écrit pour les païens devenus chrétiens et pour nous en 2016. À nous donc de découvrir l’aujourd’hui de Dieu que nous révèle Jésus par sa parole et par sa vie. Autrefois, le prophète Élie apprenait déjà que le salut n’est pas un dû, mais un don. Chacun/chacune doit compter avec l’inattendu de Dieu. À Bethléem, les bergers — des marginaux — et les mages — des païens — reconnaissent, dans le bébé de la crèche, le sauveur et le roi, alors que les scribes et les puissants — Hérode et sa cour — en veulent à sa vie. L’inattendu de Dieu ne s’accommode pas de routines ! À Nazareth, on attendait le Messie, récitait des prières, mais avec quelle espérance ? L’observance rigoureuse de la Loi les engageait-elle à espérer une libération dans leur présent ?

Que manque-t-il d’autre à ces Nazaréens desquels, vraisemblablement, nous ne sommes pas si différents ? De subordonner la science du mystère du Messie et la connaissance de Dieu à cette condition que développe Paul dans notre deuxième lecture. Son hymne à l'amour, élan lyrique où se manifestent les profondeurs de la vie de l'Apôtre, énumère des rêves pour aussitôt s'effacer devant l’humble réalité qui ne fait pas de bruit. Les différents dons de l'Esprit Saint, il les a longuement énumérés dans l’épître de ces deux derniers dimanches. Mais parmi eux, il y en a un, sans lequel les autres ne sont rien : c'est l'Amour : il donne valeur à tous les autres qui ne nous sont offerts que pour mieux aimer.

« J’aurais beau parler toutes les langues de la terre et du ciel […] avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, et toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour cela ne sert à rien. L’amour (Jésus) prend patience ; l’amour (Jésus) rend service ; l’amour (Jésus) ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien de malhonnête ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve la joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout. »

Il ne s’agit pas de quatorze bons sentiments ou d’une leçon de morale exigeante : « Voilà ce qu’il faut faire pour remporter la palme du plus bel amour. » La Parole de Dieu n’expose pas les infirmes que nous sommes au désespoir. C’est le mystère de l’amour du Père qui nous est donné à contempler. L’amour rend service, ignore la rancune… Jésus seul est donné, serviteur jusqu’à la croix, doux et humble de cœur : il ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve la joie dans ce qui est vrai. Oui l'amour rend service : Jésus lui-même lave les pieds de ses disciples. Sous l’expression prendre patience il y a le terme latin pâtir, souffrir : Dieu souffre avec son peuple, avec l'humanité, avec nous. Par-dessus tout, Il pardonne sans se lasser tout au long de l'histoire. Sur les lèvres de Jésus en croix jaillit cette parole : "Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font."

« Quand viendra l'achèvement, ce qui est partiel disparaîtra » : la science, la générosité, et même la foi et le courage, les dons de communication ou même la prophétie, ne sont qu’une étape au regard de la valeur inaltérable, l'amour. Le Testament qu’a laissé Jésus, "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés", s’actualise en trois volets : nous laisser aimer par le Père, lui demander d’apprendre à aimer, et cela pour espérer en vérité de lui une éternité d’amour. Les quinze composantes de l’agapè développées par Paul, l’expérience prouve leur bien-fondé : l'amour et l'amour seul permet à ceux qui aiment, et qui s’aiment, d'atteindre des sommets de vérité, d'oubli de soi, de patience, de pardon, de douceur, de confiance. Seul le Dieu Amour fera de nos communautés les témoins que le monde attend.

Pour l’heure, au milieu des villageois de Nazareth comme au coeur d’Estavayer, Jésus par son Esprit nous offre le même amour à chacun/chacune, juste et pécheur, juif et païen, esclave et homme libre, homme et femme ; à ces titres, il est le véritable « Sauveur du monde ».

Estavayer Monastère 31 janvier 2016

« La joie du Seigneur est notre rempart. » Troisième dimanche C

Néhémie 8, 1-10

La première lecture rapporte un événement "fondateur du judaïsme" tel qu’il est devenu. Néhémie est un laïc, échanson à la cour du roi de Perse au temps de l’exil à Babylone vers 550 avant Jésus. Lors d’une première mission à Jérusalem, il releva les murs de la ville et organisa tant bien que mal son repeuplement.

Pendant l’exil, les Juifs dispersés s’étaient regroupés dans des synagogues : là, ils se remémoraient les Paroles de Moïse, mais disparues lors de l’exil. L’épisode que nous entendrons relate une deuxième visite à Jérusalem : celle du secrétaire pour les affaires juives à la cour du roi de Perse, le scribe Esdras, qui avait fait recueillir et transcrire les traditions orales pour qu’elles ne soient pas définitivement perdues.

Après l’an 500 avant Jésus, le scribe Esdras présente ces textes, la Torah à l’assemblée d’Israël. Alors que les murs de Jérusalem ne sont pas définitivement relevés, la méditation de l’Écriture suscite ces acclamations : « Amen, Amen ! La joie du Seigneur est notre rempart. » La fidélité à la Parole a maintenu, malgré déboires et persécutions, le Judaïsme vivant jusqu’à aujourd’hui.

Homélie : Lc 4, 14-21

Les vœux de "bonne année" sont échangés et 2016 est entamé. Et voici que l’Évangile nous promet une année nouvelle. Ce matin-là, à Nazareth son modeste village, Jésus, écrit Luc, entre dans la synagogue, se lève, reçoit du sacristain le rouleau, le déroule et le lit, le roule à nouveau, le rend au sacristain : le rituel est respecté. La mise en scène solennelle laisse présager de l’extraordinaire au cours d’un sabbat ordinaire. La lecture reprend la consolation d’Isaïe pour le peuple captif et découragé à Babylone : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur… » Ce message brûlant, les villageois de Nazareth l’avaient entendu tant de fois, et cependant leur pays était occupé par une armée étrangère ! Qu’attendaient de Jésus ceux qui « avaient les yeux fixés sur lui » ?

En guise de réponse ou d’homélie, Jésus prononce douze mots : « Cette parole de l’Écriture que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » Il ne dit pas : à partir d’aujourd’hui, délivrance aux captifs, aux aveugles la lumière, aux opprimés la libération ! Il dit : « Aujourd’hui cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »

Moins de deux cents ans après Jésus, Origène nous avertit :

Quand vous lisez : « Il enseignait dans leurs synagogues et tous célébraient ses louanges », prenez garde de n'estimer heureux que les auditeurs du Christ et de vous juger, vous, privés de son enseignement. Si l'Écriture est la vérité, Dieu n'a pas seulement parlé jadis dans les assemblées juives mais il parle aujourd'hui encore dans notre assemblée. Et non seulement ici, dans la nôtre, mais dans d'autres réunions et dans le monde entier Jésus enseigne et cherche des porte-parole pour transmettre son enseignement. Priez pour qu'il me trouve à la fois disposé et apte à le chanter.

Cet aujourd’hui n’est cependant en rien perceptible aux regards qui scrutent le paysage politique et militaire. Mais Jésus sollicite d’emblée notre engagement. À nous de déterminer le calendrier de l’année de grâce. L’année nouvelle commence là où nous entendons sa Parole. Elle prend effet dans ce quotidien, notre appartement, nos lieux de prière et de travail : elle déride nos visages, si nous entendons l’Évangile ! À nous d’être les acteurs du changement. Pour le Christ, nous sommes irremplaçables. Sans notre écoute, sans nos actions, notre attente demeure vide. La grâce est à ce prix comme une Parole à faire.

Mais nous sommes en 2016 ! Par les medias, contemporains des malheurs que suscitent l’injustice non dite et la brutalité trop explicite de notre histoire. Cela nous interdit de nous faire illusion.

J’ai participé à une animation biblique sur l’Évangile de ce jour, il y a quelques années. Une animatrice distribua une pile de journaux et nous invita à extraire des nouvelles qui correspondraient à cette consigne : « Les informations que vous venez de choisir, c’est aujourd’hui qu’elles accomplissent l’Écriture. » Elle voulait, à sa manière, actualiser le plus court des sermons : « Aujourd’hui cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »

Le défi nous stimula à lire autrement l’actualité ; à porter attention aux millions d'hommes et de femmes qui s'aiment, d’enfants baignés dans un océan de tendresse... À rendre grâce pour la générosité de celles et ceux qui luttent pour la justice, la beauté et le respect de la création tout près de nous. Ce jour-là, au lieu de gémir, nous nous sommes réjouis des gestes de vérité, de bonté et de liberté de nos concitoyens : des personnes pas très loin de nous rejoignaient les laissés-pour-compte de la société libérale avancée, des gens solidaires aidaient d’autres à rester debout. M’avait frappé, entre autres, le réseau "Parole en liberté" qui accompagne et offre une occasion de s’exprimer sans violence à des jeunes en institution fermée, ou des cours de peinture pour des prisonniers de longue durée ; ou ce groupe de retraités dans leur village reculé, qui relèvent une école, parce qu’ils croient à l’avenir. Ou les lettres de lecteurs qui, courtoisement et avec humour, renversent des préjugés. L’espérance de quelques-uns suscite des gestes de pardon et de réconciliation qui changent la vie. Et si nous refaisions l’exercice avec les journaux de la semaine ?

Dieu a raison de compter sur nous pour ces miracles-là. Certes, nous n’arrêterons pas les guerres, ni les injustices. Jésus n’a pas guéri tous les malades de son temps. Là où nous sommes, en son Nom, nous pouvons être artisans de paix et semeurs d’unité. Tant de choses possibles sont à la portée de personnes qui, à la suite de Jésus, croient en un Dieu Père qui aime la vie. « Amen, Amen ! La joie du Seigneur est notre rempart. »   Que chaque jour de 2016 devienne un nouvel an de grâce !

Monastère 23 janvier 2016

Epiphanie 2016

Accueil

Pour Dieu notre Père, l’humanité est une grande famille. En Jésus, notre frère, ne sommes-nous pas ses enfants ? À Noël, s’approchent de lui les bergers, ses voisins, et les mages, venus de loin. « Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile », nous dira Paul tout à l’heure. Avec Joseph, Marie et l’humanité entière nous formons l’immense famille de Dieu.

Jésus, Lumière des nations, qui guide nos pas, béni sois-tu ; Enfant de Noël et de l’Épiphanie, Christ-Sauveur, ouvre nos yeux à ton projet d’amour et dans ta miséricorde, purifie nos cœurs.

Homélie (Mt 2, 1-12)

Frères et sœurs,

A Noël, l’évangéliste Luc nous invitait à la crèche, pour nous réjouir, avec les petits ; à l’Epiphanie, noël orthodoxe, c’est Matthieu qui nous évangélise. Quand il rédige son Evangile, 40 ans après la résurrection de Jésus, des païens reçoivent l'Esprit Saint et découvrent en Jésus la vraie lumière qui éclaire le monde. Ceux dont il nous parle aujourd’hui sont venus jusqu'à Bethléem s'agenouiller devant l'enfant, sans appartenir au peuple de la promesse. Avec eux s’est réalisé l’événement annoncé par le prophète Isaïe : « Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi avec les richesses des nations. Des foules de chameaux t’envahiront, des dromadaires de Madian et d’Epha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges du Seigneur » (60, 5-6). Comment actualiser ces promesses ?

Premier étonnement : de rois dans cette scène, il n’y en a qu’un, l’enfant de Bethléem à qui les mages offrent leurs présents. Combien sont-ils ? L’évangile ne le dit ni ne mentionne aucun prénom, peut-être pour que nous nous identifions à eux. Ces mages ne sont pas les astrologues d’aujourd’hui ; savants d’un temps où religion et science faisaient bon ménage, ils scrutent le ciel, ils cherchent en Dieu le sens de leur vie. Rappel pour nous que des savants de l’Ancien Orient prennent le relai d’une quête qui se poursuit dans l’histoire : l’attente d’hommes et de femmes de toutes conditions en quête de sens ultime, en quête de Dieu.

Dans sa crèche comme sur le gibet de la croix, Dieu n’est la propriété ni d’une religion, ni d’un peuple ni d’une classe sociale ; parce qu’il saisit la société humaine en son point le plus bas, là où les différences de statut social ne jouent plus de rôle ; juifs ou païens, grecs ou barbares, maîtres ou esclaves, hommes ou femmes, ne font qu’un dans la finitude de leur condition et l’aspiration de leur cœur. La découverte en Jésus de l’humanité de Dieu et de son amour exorcise tant la démesure de nos ambitions que la honte ou le remords devant ses évidentes faiblesses. A l’Epiphanie, nous sommes invités à vivre l'évangélisation dans une attitude de confiance, non pas parce que tout serait facile ou que le succès serait assuré, mais parce que Dieu est premier, présent et agissant ici. La foi en Dieu va au-delà d’un simple optimisme. Elle ne fonde pas notre confiance sur nos capacités ou nos plans de campagne, mais sur la présence du Seigneur, de l’amour qui émane de son Esprit.

A la crèche, nous découvrons aussi comment Dieu rejoint chaque personne là où elle est. Exemple des bergers : gens simples, considérés comme pécheurs par les scribes et les pharisiens car ils ne savent pas lire ; Dieu leur envoie des anges pour les guider à la crèche, lieu qui ne leur était pas étranger. Là ils y reconnaissent leur Messie.

Les mages, des païens et des savants d’une époque où religion et science faisaient bon ménage, recherchent le sens de la vie. Ils ont quitté leurs horizons familiers pour suivre une étoile qui les mène à Jérusalem. L’étoile disparaît ; pour trouver "le roi des Juifs" ils acceptent de consulter le roi Hérode et les scribes d’Israël.

Ceux-ci, dans l'expression des mages : « Nous avons vu se lever son étoile » (Matthieu 2. 2), retrouvent l’écho de celle d'un autre païen, Balaam, propriétaire d’un âne, qui parlait 1000 ans auparavant. Il prophétisait : « Je vois, mais non pour maintenant; je l'aperçois, mais non de près : un astre de Jacob devient chef, un sceptre se lève, issu d'Israël » (Nb 24. 16 et 17). Les prêtres et les scribes de Jérusalem ont encore en mémoire cette prophétie de Michée : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, […] de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël. » La quête du Dieu de Jésus-Christ n'est donc pas le résultat de spéculations arbitraires : elle prend forme par Moïse et les prophètes.

L’étoile des mages devient « le soleil de justice qui brillera avec le salut dans ses rayons » selon un oracle de Malachie (3. 20). Pour Hérode, l’étoile est une catastrophe annonciatrice de la naissance d'un roi des Juifs en dehors de son palais. Aveuglé, il s’apprête à répandre la terreur en faisant massacrer les enfants de Bethléem.

Les mages, eux, adorent l’enfant de la crèche ; comme à leur roi, ils offrent de l’or, comme à leur grand-prêtre, de l’encens ; et plus mystérieusement, de la myrrhe signe que l’enfant va donner sa vie et être enseveli. Le Sauveur du monde ne parle pas, ne donne rien d’apparent, mais sa rencontre silencieuse suffit. Les mages retournent chez eux, par un autre chemin, les mains vides, car ils ont donné l’or, l’encens et la myrrhe ! S’ils rencontrent un démuni, ils offriront un autre trésor, leur cœur empli d’amour.

Comme eux, bientôt nous quitterons la lumière de la crèche pour la vie telle qu’elle va, en nous et autour de nous. Pas d’étoile magique, mais une lumière intérieure, l’Esprit de Jésus dans son Évangile. C’est notre chemin de conversion. Il nous conduira là où Dieu le veut. À la rencontre du prochain à la porte de notre maison, dans la rue, au travail, à l’église, hommes et femmes d'autres langues, cultures, et religions. Le Seigneur y est présent incognito. En cette année de la miséricorde, ce ne sont pas nécessairement les grands débats qui nous mobiliseront. Mais là où des gens ordinaires se respectent, s’aiment, s’aident, là où il y a quelque misère à soulager, quelque injustice à refuser, quelque faim de pardon à rassasier, nous pouvons découvrir les mains, le cœur et la parole du Messie de la crèche.

"Laissons donc là, nous aussi, une ville en désordre, un despote (Hérode) assoiffé de sang, toutes les richesses de ce monde, et venons à Bethléem, la « maison du pain » spirituel. Si tu es berger, viens seulement, et tu verras l'enfant dans l'étable. Si tu es roi, tes vêtements fastueux, tout l'éclat de ta dignité, ne te serviront de rien si tu ne viens pas. Si tu es homme de science comme les mages, toutes tes connaissances ne te sauveront pas si tu ne viens pas montrer ton respect. Si tu es un étranger ou même un barbare, tu seras admis à la cour de ce roi... Il suffit de venir avec frayeur et avec joie, ces deux sentiments qui habitent un coeur vraiment chrétien... Avant d'adorer cet enfant, décharge-toi de tout ce qui t'encombre. Si tu es riche, dépose ton or à ses pieds, c'est-à-dire, donne-le aux pauvres. » Jean Chrysostome

Monastère 3 janvier 2016

Marie Mère de Dieu, et journée de la paix Nouvel-an

Accueil

A chacun/chacune de vous, vœux les plus fraternels en ce matin 2016 ! « Que Dieu vous bénisse ! Que Dieu se penche vers vous et fasse briller sur vous son visage ! », lirons-nous tout à l’heure.

Le visage de Dieu, depuis la nuit de Noël, est un visage de tendresse, de pardon et de paix, pour nous et le monde entier, tel qu’il va. En ce début d’eucharistie, son visage revêt celui de la miséricorde.

Homélie

Depuis la nuit de Noël, nous avons contemplé l’Enfants dans la mangeoire, puis nous nous sommes attachés à la Saint Famille et aux Saints Innocents. Dimanche prochain, nous suivrons le mages à la crèche ; aujourd’hui, Marie est célébrée « Mère de Dieu ». « Pour qu'un sermon sur la Sainte Vierge me plaise et me fasse du bien, affirmait Thérèse de Lisieux, il faut que je voie sa vie réelle et non pas sa vie supposée. On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable, dire qu'elle vivait de foi comme nous. »

Mais nous, que pouvons-nous précisément attendre de la maternité divine de Marie ? Ce titre ne figure pas sur les registres du recensement romain pour lequel Joseph et Marie étaient venus à Bethléem. Il relève du mystère de la foi, du mystère de Jésus. Quand Gabriel annonce à une « jeune fille, une vierge » qu’elle va « concevoir et enfanter un fils [qui] sera grand et appelé Fils du Très-Haut [et dont] le règne n’aura pas de fin », Marie elle-même semble dépassée ; et nous nous étonnerions de ne pas saisir toute la richesse de cette fête ?

« Sainte Marie, Mère de Dieu prie pour nous... » : dans la plus familière de nos prières, l’Ave Maria, nous l’invoquons. Sa maternité divine, nous ne l’inventons pas. Au 4e siècle déjà, un vif débat s’élevait entre ceux qui préféraient le titre de Marie « Mère du Christ » (Christokos) et ceux qui tenaient à celui de « Mère de Dieu » (Theotokos). Il en allait de l’identité même de Jésus : est-il vraiment Dieu ? Est-il vraiment homme ? Est-il vraiment homme et Dieu ? En 431, le concile d’Éphèse a tranché :

« Celui que Marie a conçu du Saint-Esprit et qui est devenu vraiment son Fils selon la chair, n’est autre que le Fils éternel du Père, la deuxième personne de la sainte Trinité. L’Église confesse que Marie est vraiment Mère de Dieu. »

Marie consentit à sa mission : « Il a jeté les yeux sur son humble servante […] Le Puissant fit pour moi des merveilles ». Le saint évêque Amédée de Lausanne, au 12e siècle, a perçu la richesse de ce cadeau de Dieu à l’humanité :

[Marie] entend le Seigneur Dieu lui dire au fond du cœur : « Je t'ai choisie parmi tout ce que j'ai créé ; je t'ai bénie entre toutes les femmes (Lc 1,42) ; je t'ai remis mon Fils entre les mains ; je t'ai confié mon Unique. N'aie pas peur d'allaiter celui que tu as enfanté, ni d'élever celui que tu as mis au monde. Sache qu'il n'est pas seulement ton Dieu, mais encore ton fils. » [ … ] Les hommes ne peuvent le savoir, mais Dieu le sait, lui qui scrute les reins et les coeurs (Ps 7, 10)... Heureuse celle à qui il a été donné d'élever celui qui protège et nourrit tout, de porter celui qui porte l'univers !

Quand nous contemplons ce mystère, dans la liturgie ou le secret de nos cœurs, nous ne nous évadons pas de la vie réelle, telle qu’elle va : ce matin, nous prions pour la paix du monde ; ce n’est pas une innocente évasion : avec saint Amédée, nous nous associons à celle à qui il a été donné d'élever celui qui protège et nourrit tout, de porter celui qui porte l'univers !

Hier, en faisant de l’ordre dans mes affaires, j’ai retrouvé un agenda de 1958 ─j’avais 25 ans ─ et j’avais relevé ce propos d’un fr dominicain :

La prière, si secrète soit-elle, n’est jamais un acte purement individuel, étant par sa nature même un dépassement de nous-mêmes. Elle est en nous, pour reprendre un mot de saint Paul, cet appel, ce gémissement de la création tout entière enfantant notre éternité. (P. Mennessier)

Nous ne sommes pas ici pour un petit confort personnel ; un disciple de Jésus ne se limite non plus à répéter des choses apprises. S’il a reçu l'Esprit du Ressuscité, il n’est pas pour autant doté d'un pouvoir ou revêtu d'une supériorité morale par rapport aux autres pauvres humains. Avec les baptisés, il est membre d'un corps dont la tête est le Christ. Il est en communion avec tous ceux qui en forment son corps. La communion ecclésiale n'est pas affaire de structures ou d’affinités électives : elle vient de l'Esprit-Saint : la Parole est faite chair en Marie "pour la gloire de Dieu et le salut du monde", dirons-nous ensemble tout à l’heure. De la vérité de l’Incarnation incombe le devoir de la fraternité en Christ qui dépasse les frontières de l’Eglise : en Jésus, nous devenons de vrais fils et frères : un faux frère est un mauvais fils.

Avançons encore d’un pas : la prière chrétienne est une prière en Christ, qui passe par Jésus, par son cœur qui pardonne, sa voix qui console, ses mains qui guérissent. Comme intercesseurs pour la paix, nous devenons des passeurs du bien spirituel même qu’est le Christ, son cœur qui pardonne, sa voix qui console, ses mains qui guérissent.

La fraternité, pour le chrétien, n'est pas une option à bien plaire, c'est un devoir et une joie.

Nous voici, Père, devant une année nouvelle, devant une page blanche menacée de ratures. Tu as fait pour nous l'immensité de ta création, et notre maison, ta famille en Jésus, les hommes et les femmes de tous les temps, heureux ou désemparés. Pour cette famille, Père, l'avenir n'est pas une fatalité puisque Jésus a donné sa vie pour elle. Nous l’offrons à ton regard, qui rayonne de cette bonté et cette paix qu’a manifestées ton Fils.

Monastère, 1 janvier 2016