Le texte du mois
Chaque mois, nous vous proposons un texte de la spiritualité dominicaine.
Mois de septembre:
En septembre 1510, les premiers dominicains arrivent dans l’île d’Hispaniola (aujourd'hui Saint-Domingue et Haïti). Ils se rendent rapidement compte des mauvais traitements exercés par les « enco-menderos » espagnols à l’encontre des indigènes réduits en escla-vage. La communauté se réunit et décida de dénoncer vigoureusement ces abus par la voix de frère Antonio de Montesinos. Cette prédication fut à l’origine de la conversion du prêtre Bartolomé de Las Casas, alors propriétaire d’esclaves. Il devint lui-même dominicain puis évêque et grand défenseur des Indiens. Ce texte est dur, très dur, car il stigmatise une situation intolérable.
Sur l’Evangile « Je suis la voix qui clame dans le désert »
Je suis la voix du Christ qui clame dans le désert de cette île et pour cela vous devez l’écouter avec toute votre attention. Vous êtes tous en état de péché mortel, vous y vivez et y mourrez à cause de la cruauté avec laquelle vous traitez ces gens innocents.
Dites-moi : par quel droit et quelle justice tenez-vous ces indiens dans une si horrible servitude ? Avec quelle autorité avez-vous mené de si horribles guerres à ces gens qui étaient sur leurs terres, calmes et pacifiques ; guerres meurtrières et ravages jamais entendus ? Vous les avez consumés dans leurs maladies, d’autres par les travaux excessifs que vous leur donnez. Ils meurent, ou pour mieux dire, vous les tuez pour prendre et acquérir de l’or chaque jour. Et quel soin avez-vous de ceux qui les enseignent et leur font connaître leur Dieu et Créateur pour qu’ils soient baptisés, entendent la Messe et gardent les dimanches.
Ceux-ci ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme raisonnable ? N’êtes-vous pas obligés de les aimer comme vous-même ? Ne comprenez-vous pas ceci ? Ne l’éprouvez-vous pas ? Comment êtes-vous dans un si profond sommeil et une si grande léthargie ?
Nos frères et soeurs dominicains oeuvrent aujourd'hui encore contre les injustices en Amérique latine, notamment pour défendre les paysans sans terre du Brésil. Mois d'août:
Une prière de Marguerite Ebner (v. 1291-1351)
Sans doute connaissez-vous la prière « Âme du Christ », souvent attribuée à saint Ignace de Loyola. Elle puise ses racines dans la tradition mystique rhénane et a été composée par Marguerite Ebner, une moniale dominicaine proche du mystique dominicain Jean Tauler.
Je te remercie, Seigneur Jésus Christ
De ce que tu t’es fait homme.
Avec ton sang, lave-moi,
Dans ta Passion, purifie-moi ;
Par tes plaies, guéris-moi ;
Par ta lance, tes clous et ta couronne,
fortifie-moi ;
Dans ton amertume, place-moi ;
Par ta soif rafraîchis-moi ;
Par tes attraits, attire-moi ;
Dans ton amour, liquéfie-moi ;
Dans ta mort, ensevelis-moi ;
Dans ta résurrection, renouvelle-moi ;
Dans ton ascension, élève-moi ;
Dans l’éternité, reçois-moi ;
Dans ta douceur, enivre-moi ;
Afin que je te loue avec tous les saints.
Mois de juillet:
Le 22 juillet, nous fêtons sainte Marie-Madeleine, chère à l'Ordre dominicain. C'est la raison pour laquelle nous vous présentons un extrait d'une prédicationdu Père Lataste (1832-1879).
Jeune dominicain français prêchant une retraite aux détenues de la prison de Cadillac, Marie-Jean-Joseph Lataste a l’inspiration qui le conduira à fonder la Congrégation de Béthanie, dans laquelle la vie religieuse contemplative est vécue aussi bien par celles qui sortent de prison et veulent consacrer leur vie à Dieu que par d’autres sœurs venues là par des voies plus ordinaires. Le procès de sa béatification est en cours.
D’une prédication du Père Lataste (1832-1879)
Elle a beaucoup aimé
Madeleine fut pardonnée. Que dis-je pardonnée? Elle fut de celles, rares, dont les Évangiles ont écrit que Jésus l'aimait: "Jésus aimait Marthe et sa sœur Marie et Lazare." (…)
Qui donc a valu à Madeleine tant de grâces, de privilèges et de faveurs, qui lui a mérité son pardon d'abord, puis cette gloire presque sans égale, dans l'Église de Dieu?
Est-ce parce qu'elle s'est repentie ? Parce qu'elle a beaucoup pleuré, beaucoup prié? Est-ce parce qu'elle n'a pas craint pour se rapprocher du Sauveur d'affronter les humiliations et les sarcasmes? (…) Non, c'est parce qu'elle a beaucoup aimé!
Madeleine aimé Jésus, l'a aimé beaucoup, l'a aimé plus que beaucoup d'autres, c'est pourquoi il l'a honorée d'un amour et d'une gloire toute particulière.
Repentir, humilité, mortifications, bonnes oeuvres, tout cela est parfait, tout cela est fort méritoire et fort agréable au cœur de Dieu. Mais il est une autre chose, voyez-vous, que Dieu préfère à celles-là, et qu'il estime au-dessus de tout, c'est l'Amour.
C'est là tout aux yeux de Dieu. Être aimé ! Être adoré, oui ! Être cru, oui être obéi, oui encore, mais par-dessus tout être aimé.
Être aimé, voilà la volonté suprême de Dieu, voilà son grand commandement résumant et comprenant tous les autres..."Aime le Seigneur ton Dieu."
Mois de juin:
Un texte du frère Timothy Radcliffe
maitre de l'Ordre dominicain de 1992 à 2001

Je crois que le sens de la vie religieuse consiste à répondre à cette question : “La vie humaine, quel sens a-t-elle aujourd’hui ?”. Les gens doivent pouvoir reconnaître dans nos vies une invitation à une nouvelle manière d’être homme.
La vocation qui met le plus radica-lement en lumière cette ouverture sur l’avenir est celle des moines ou des moniales contemplatifs. Leur vie n’a aucun sens s’ils ne sont pas sur le chemin du Royaume. Le cardinal Basil Hume est le chrétien le plus respecté d’Angleterre, en partie parce qu’il est moine. Et il a écrit : “Nous ne considérons pas que nous ayons une mission ou une fonction particulière dans l’Église. Nous ne nous destinons pas à changer le cours de l’Histoire. Nous sommes là, c’est tout, presque par accident d’un point de vue humain. Et heureusement, nous continuons à être là, c’est tout”.
Les moines sont là, c’est tout, et leur vie n’a donc aucun sens, sinon d’annoncer l’achèvement des temps, cette rencontre avec Dieu. Ils sont comme ces gens qui attendent à l’arrêt du bus. Le seul fait qu’ils soient là indique que le bus doit sûrement arriver. Il n’y a pas de sens provisoire ou de sens partiel. Pas d’enfants, pas de carrière, pas de réalisations, pas de promotion, pas d’utilité. C’est par une absence de sens que leur vie révèle une plénitude de sens que nous ne pouvons définir. Tout comme la tombe vide annonce la Résurrection, ou le scintillement dans l’orbite d’une étoile indique l’invisible planète.
Le monachisme occidental est né dans un moment de crise. C’est pendant que l’Empire romain se mourait lentement sous les assauts barbares, que Benoît se rendit à Subiaco et fonda une communauté de moines. Alors que l’histoire de l’humanité semblait n’aller nulle part, Benoît fonda une communauté de gens dont la vie n’avait d’autre sens que d’indiquer cette fin ultime, le Royaume.
On pourrait dire que la vie religieuse nous force à vivre à découvert la crise moderne. La plupart des gens suivent un modèle de vie et une histoire permettant de garder la question principale à distance. Une vie peut tenir sa propre signification du fait de tomber amoureux, de se marier, d’avoir des enfants puis des petits-enfants. Ou bien l’histoire d’un autre trouvera son sens dans une carrière, en gravissant les degrés de la promotion, en faisant fortune et même en gagnant la notoriété. On peut raconter bien des histoires pour donner un modèle provisoire et un sens à notre séjour sur terre. Et cela est juste et bon. Mais nos vœux ne nous offrent pas cette consolation. Nous n’avons pas de mariage pour donner forme à notre vie. Nous n’avons pas de carrière. Nous sommes nus face à la question : “La vie humaine, quel sens ?”.
Au cœur de la nuit, moines et moniales chantent les louanges de Dieu. Ils nous disent ainsi que même dans le noir, entre le commencement et la fin, on peut rencontrer Dieu et le glorifier. C’est maintenant l’heure. Attendant d’être assassiné, Jésus dit à ses disciples : “Dans le monde, vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde”. C’est maintenant l’heure de la victoire et de la louange.
Je vous appelle amis, p. 247-252.
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