Laudes : 7 h 15
Chapelet : 7 h 45
Messe : 11 h
Vêpres : 17 h 15
Complies / lectures : 20 h
Laudes : 6 h 50
Messe : 7 h 30
Chapelet : 11 h 30
Heure médiane : 11 h 50
Vêpres : 17 h 15
Complies / lectures : 20 h
Billet hebdomadaire de frère Bernard
Ce jour là, Jésus dut se prendre à deux fois pour rendre la vue à un aveugle. Après l’onction des yeux avec sa salive ‑ l’un des désinfectants de l’époque – et une première imposition des mains, il s’entend répondre par l’infirme : « Je vois les gens, ils ressemblent à des arbres, et ils marchent. » Patient, Jésus, « de nouveau, imposa les mains sur les yeux de l'homme ; celui-ci se mit à voir normalement » ((Mc 8, 22-26).
Il ne s’agit pas d’une "baisse de forme" de Jésus. Dans son Évangile, Marc insiste sur la lourdeur à croire des disciples. Cette guérison devient signe de la difficulté d’un cheminement vers la reconnaissance du mystère du Messie. Ce n'est que progressivement que se dessillent leurs yeux. Le miracle est suivi de la confession de Pierre à Césarée (Mc 8, 27 ss). À la question de Jésus : « Et vous qui dites-vous que je suis ? », au nom des Douze, il répond : « Tu es le Messie. » Mais que de mécompréhensions et de reniements suivront son credo. Ce Messie tenait à l’humanité de si près qu’il entendait partager le sort des gens au plus bas : rejeté par les autorités du peuple, il sera crucifié. Pour les disciples, que de temps encore avant que l’un d’eux, - par la voix anonyme d'un soldat païen – parvienne à la reconnaissance du mystère : « Vraiment cet homme était le Fils de Dieu » (Mc 15, 39).
Nous est-il plus facile qu’aux apôtres de connaître qui est Jésus ? Vivre avec lui d’une existence qui ne fasse pas l’économie de la croix ? Ce signe livre un message d'espérance ; chemin faisant, l’expérience de notre humanité et de notre monde implique assurément, qu’avec cet aveugle, nous nous laissions prendre par la main, conduire à l’écart, recevoir de la salive sur les yeux, et imposer deux fois les mains pour croire en vérité. Et si le Christ nous touche, nos yeux s’ouvriront sur les signes qu’il ne cesse de proposer dans nos quotidiens, signes qui nous invitent à plonger dans sa vie, ou simplement à vivre en baptisés.
Samedi 11 février 2012
En hiver 1954, au couvent d’Angers, nous étions plus de douze novices – "apprentis dominicains" ‑ de France et de Suisse. Il nous a été proposé de coopérer à la remise en état de la maison d’un couple d’ouvriers bretons émigrés dans la banlieue d’Angers : des "prolétaires" qui votaient évidemment pour la liste communiste, mais cela sans aucune incidence sur nos relations. La générosité juvénile tout autant que la compétence de quelques frères nous ont permis de coopérer activement à cette rénovation.
En remettant en place les meubles de la maison, nous nous sommes avisés de vouloir la décorer. En le faisant, l’un de nous a pris l’initiative de remplacer une représentation du « Sacré-Cœur », que nous estimions chromo sulpicien, par une reproduction du Beau Christ jaune de Gauguin : les reproductions en couleurs étaient alors plus rares qu’aujourd’hui. En découvrant notre mise en place, l’épouse, sortit d’elle-même et s’écria : « Ce Cœur en a trop vu chez nous ! Emportez le reste, mais Lui ne sortira jamais d’ici ! » Nous avons évidemment entendu le message, mais quel message ?
L’anecdote m’est souvent revenue en mémoire. J’ai eu la chance de vivre avec quelques frères dominicains versés dans l’art moderne, et dans mon ministère, de côtoyer des artistes, des peintres en particulier. Je n’affirmerai pas que tout se vaut en peinture. C’est à un autre thème que m’a conduit l’incident d’Angers : au rapport subjectif attaché à telle œuvre peu ou prou artistique.
Pour Mme N., j’en suis persuadé, il n’y avait pas de dichotomie entre signe et sens. Dans son image du cœur du Christ, c’est quelque chose de la tendresse de Dieu manifestée en Jésus qu’elle cherchait. Il en allait de même du reste des pratiques religieuses qu’elle avait gardées : dans ce que nous appelions "religion populaire", le rite et le sens, les signes et sa vie faisaient corps. Pour mes grands-parents et mes parents valaisans aussi. Et ce n’est pas peu de chose !
« Il est plus facile de prendre la parole que la Bastille ! » M-D Chenu
Qui niera que la Suisse est un pays prospère ? Selon un hebdomadaire, le 10% des milliardaires de la planète y réside; et les 300 riches les plus riches du pays y détiennent ensemble quelque 480 milliards de nos francs. Mais pas plus que dans l’ensemble de la planète, la prospérité n’est également répandue : des statistiques font état d’une proportion surprenante de pauvres. C’est cependant l’inquiétude latente engendrée par le climat général de crise qui peut nous poser question : demain n'est certes peut-être pas synonyme de mieux vivre, mais pour l’heure, la prospérité suisse n’est guère menacée. Ne serions-nous pas portés à gémir à la simple perspective de risquer d’avoir un petit peu moins ? Alors, ne confondrions-nous pas mieux être et avoir plus ?
C’est le propos d’un philosophe qui a suscité ce billet : « La Grâce est la rencontre silencieuse de notre espoir le plus fou dans la réalité la plus banale » (Martin Steffens). Comment recevoir cette Grâce sinon en puisant à d’autres sources qu’au bruit médiatique ordinaire. Les mises en scène dramatiques de faits divers de l’actualité laissent-elles, à la vie vraie, la chance de se manifester ? À ces pas francs vers l’Autre et les autres que nous accomplissons ou que des proches accomplissent et qui créent d’eux-mêmes un petit chemin de vie ?
Les héros anonymes sont les plus nombreux : affaire de cœur, leur générosité n’est pas limitée par la modestie de leur moyen. Je rencontre souvent des personnes solidaires qui ont l’art de regarder l'autre, si fragile qu’il soit, avec bienveillance. La vie devient bonne à l’image de leur capacité d’offrir le meilleur d’eux-mêmes. Sans refaire le monde par des discours, ils peignent par petites touches la vie autre, et à la longue, pourquoi pas la société elle-même ? Ces expériences modestes sont autant de promesses de mieux vivre. Alors l’espérance pointe à nouveau.
Ces derniers jours, l’hiver est de retour : pour attendre patiemment le printemps, je me remémore ce dire de poète : « Le crocus est sorti de terre au cours de l'après-midi et sa couleur bleue s'accomplit » (Peter Handke).
Frère D. avait une carrure "d’armoire à glace" : la bonté qui rayonnait de sa physionomie le rendait rassurant. Habile de ses mains et fort serviable, il faisait plutôt bon vivre en communauté avec lui. D’autant plus qu’il ne prétendait pas être parfait et qu’il lui arrivait de commettre "des gaffes" ! Mais à leur occasion, il ne s’en attristait pas exagérément. Il les reconnaissait, souvent en ajoutant : « C’est à coup de gaffes… » L’interrompant aussitôt, nous poursuivions : «… qu’on remonte le courant ! » Et chacun de nous souriait. « Il n'y a nulle si bonne et désirable finesse que la simplicité », écrivait ce maître de vie spirituelle que fut François de Sales.
Ce proverbe est bâti sur un jeu de mot. Selon le Littré, une gaffe c’est une perche de bois à l’extrémité de laquelle est fixée une pointe de fer garnie latéralement d’un crochet, elle permet ainsi et de sonder l’eau et de conduire un bateau. En argot maritime, avaler sa gaffe, c’est mourir ; dans le langage familier, la gaffe est devenue synonyme de faute ou d’erreur.
La dérive de gaffe en "gaffes" est instructive. Et la "sagesse" du fr D. nous invite à y porter attention. Ses erreurs ou ses fautes ne le fermaient pas sur lui-même. Il s’en désolait parfois sans s’offusquer outre mesure. Cela ressortait d’une réelle humilité qui le gardait simple, vrai, et toujours disposé à rebondir. Ne s’appesantissant pas sur ses gaffes, il y prenait occasion de remonter le courant. En quoi il pouvait s’autoriser de Paul lui-même qui osait clamer :
« Je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ ; car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Co 12:10).